Dieu seul DIEU Seul - Remercier Dieu

DIEU Seul Dieu le Père Connaitre Dieu Union à Dieu Royaume de Dieu Spiritualité

Maître Eckhart

De l'accomplissement
Du détachement
Vie contemplative
Pauvreté en esprit
Des justes
Le juste
Du Fils de Dieu
Livre des consolations
De la perfection de l'âme
Union Dieu-âme
Instruction spirituelle

Le livre de la consolation

Si quelqu'un a possédé quelques années un bon revenu et le perd par un coup du sort : il doit être sage et remercier Dieu. En s'avisant de sa perte et de son malheur il lui vient en somme pour la première fois à l'esprit combien sa situation était bonne auparavant; et doit remercier Dieu pour le bien-être dont il a pu jouir plusieurs années et ne pas être de mauvaise humeur. Il doit penser que l'homme (déjà selon la vérité naturelle) ne possède par lui-même que vices et méchanceté, tout le bien Dieu ne le lui a que prêté, non donné. Qui voit les choses comme elles sont, il sait que le Père céleste donne tout bien au Fils et au Saint-Esprit. Mais il ne le donne jamais à la créature, il ne lui prête qu'à crédit. Le soleil dispense à l'air la chaleur, mais il ne lui donne la lumière qu'à crédit; à peine donc le soleil est-il couché et voici que l'air perd la lumière, la chaleur par contre demeure : car elle lui est donné en propre. Aussi les maîtres disent-ils : Dieu le Père est Père vis-à-vis du Fils, non pas Seigneur (et de même pour le Saint-Esprit); Dieu seul en tant que Père, Fils et Saint-Esprit est Seigneur, Seigneur des créatures. Comme j'ai coutume de l'exprimer : Dieu était et est Père de toute éternité, mais ce n'est que depuis qu'il a créé les créatures qu'il est Seigneur.
Si donc tout bien et toute consolation ne sont prêtées à l'homme qu'à crédit, qu'a-t-il donc à se plaindre si Dieu les lui redemande ? Il doit remercier Dieu de les lui avoir prêté si longtemps ! Il doit aussi le remercier de ce qu'IL ne lui reprend pas tout en une seule fois. Ce qui ne serait pourtant que juste vis-à-vis de l'homme qui se met en colère parce qu'il doit en restituer une partie, alors que ce n'a jamais été à lui et qu'il n'en a jamais été seigneur. C'est pourquoi le prophète Jérémie, plongé en grande souffrance et détresse, s'écrie excellemment : "Oh ! combien grande et multiple est la miséricorde de Dieu qui ne nous anéantit pas tous d'un seul coup !" Il faut nous rendre compte une bonne fois combien il est terriblement injuste de nous fâcher et de nous plaindre quand nous perdons quelque chose. Car en tant que je veux que le bien que je possède me soit donné et non prêté, je veux être Seigneur, je veux être par nature Fils de Dieu et parfait : et je ne suis même pas Fils de Dieu par la grâce. Car la qualité propre du Fils est de garder son âme égale quoi qu'il arrive.

Saint Paul dit: "Dieu châtie ceux qu'il aime et accepte comme fils". Qui est fils, il lui appartient de souffrir aussi. Comme le Fils dans la Divinité ne pouvait souffrir dans l'éternité, le Père Céleste l'envoya dans le temps pour qu'il fût homme et pût souffrir. Si tu veux être Fils de Dieu et pourtant ne pas souffrir, tu as grand tort ! Il est écrit dans le Livre de la Sagesse : "Dieu tente et éprouve qui est juste, de même qu'on éprouve et brûle l'or dans une fournaise." C'est un signe que le roi ou le prince met une grande confiance dans un chevalier quand il le met au premier rang du combat. Saint Antoine dans le désert eut une fois tout particulièrement à souffrir de la part des esprits mauvais; et quand il eut surmonté l'épreuve Notre-Seigneur lui apparut d'une façon visible, hautement satisfait. "Hélas, Seigneur, s'écria le saint homme, où étais-tu donc jusqu'à présent, pendant que j'étais en si grande détresse ?" Et Notre-Seigneur de répondre : "J'étais déjà ici, comme je le suis maintenant, mais l'envie m'a pris de regarder dans quelle mesure tu étais pieux !"
Dans les Psaumes Notre-Seigneur dit expressément de l'homme de bien qu'il est avec lui dans la souffrance. De cette parole on peut tirer 6 consolations et enseignements :

I. Saint Augustin dit que la patience dans la souffrance pour Dieu est meilleure, plus haute et plus magnifique que tout ce qu'on peut retirer à l'homme contre sa volonté, que tout bien extérieur. Et Dieu sait qu'il n'y a, parmi ceux qui aiment ce monde, personne, si riche soit-il, qui ne soit prêt à prendre sur lui les plus grandes douleurs, même pour longtemps, si toutefois il devait par la suite être le maître puissant de ce monde entier.
II. Je ne m'attache pas seulement à la parole de Dieu qu'il est avec nous dans la souffrance, mais je puise en elle et je dis : Si Dieu est avec moi dans la souffrance, que veux-je donc de plus ? Comme dit St Augustin : "Il est bien avide et peu sage celui à qui Dieu ne suffit pas." Il est écrit dans le Livre de la Sagesse : "Avec Dieu (la "Sagesse éternelle") me sont échus en partage, en bloc, tous les dons avantageux". Cela signifie d'après un commentaire : rien n'est bon, rien ne peut être bon qui vient sans Dieu; et tout ce qui vient avec Dieu est, ne serait-ce que pour cela, bon. Si l'on retirait à toutes les créatures et au monde entier l'essence que Dieu seul donne, ils deviendraient un pur rien, rebutant, sans valeur et haïssable ! "Seigneur, dit Saint Bernard, si tu es avec nous dans la souffrance, donne-moi à souffrir toujours, afin que tu sois toujours en moi et avec moi et que je puisse te posséder toujours !"
  III. Je dis : "Dieu avec nous dans la douleur", c'est qu'il souffre lui-même avec nous ! En vérité, qui connait la vérité, il sait que je dis vrai : Dieu souffre avec l'homme, oui (à sa manière) incomparablement plus que celui qui souffre pour Lui. Alors je dis : si Dieu lui-même veut souffrir, je dois aussi, équitablement, souffrir aussi ! Car, si je suis comme je dois être, je veux ce que Dieu veut. Je prie tous les jours, et c'est Dieu lui-même qui me l'enjoint : Seigneur, que ta volonté soit faite ! Et pourtant, quand Dieu veut souffrir, je veux me plaindre de cette souffrance. Comme les choses sont donc à l'envers ! Oui, j'en suis assuré : Dieu souffre si volontiers avec nous, dans la mesure où nous ne souffrons que pour Lui, que ce ne lui est plus douloureux, mais une joie au contraire. Et si nous avions l'attitude que nous devrions, la souffrance ne serait pas non plus pour nous douloureuse, mais un délice et un rafraîchissement.
  IV. Il est conforme à la nature que la compassion d'un ami adoucisse notre propre souffrance. Si donc la souffrance d'un homme, qu'il partage avec moi, peut me consoler, combien davantage la compassion de Dieu !
  V. Et si je voulais donc souffrir avec une personne que j'aime et qui m'aime, je devrais en bonne justice le vouloir volontiers aussi avec Dieu, qui souffre aussi, souffre pour moi en raison de l'amour qu'il me porte.
VI. Comment le Dieu plein de bonté et de sollicitude peut-il à proprement parler seulement permettre que ses amis qui sont gens de bien ne soient pas toujours dans la souffrance ? Si quelqu'un avait un ami qui fût en situation de souffrir quelques jours brefs dans l'intérêt d'une grande réussite et pût par là acquérir et posséder durablement considération et richesse, s'il voulait faire échouer la chose ou permettre qu'un autre la fit échouer, on ne dirait pourtant pas qu'il était son ami et l'avait en affection. Ainsi Dieu ne peut à proprement parler permettre en aucune manière que ses amis, les gens de bien, soient jamais sans souffrances - même s'ils ne voulaient pas souffrir et que la souffrance leur pesât !
Eh bien ! la valeur de la vraie souffrance découle exclusivement de la valeur de la volonté. En conséquence tout ce que l'homme de bien "veut" souffrir, tout ce à quoi il est prêt et préparé, il le souffre réellement aux yeux de Dieu, il le souffre pour et en Dieu.
On peut aussi par là se rendre très bien compte de l'imbécilité des gens qui s'étonnent communément quand ils voient des gens de bien dans les souffrances et la misère. Et il leur vient alors "toutes sortes de pensées", en particulier que cela provient de leurs péchés secrets; ils disent aussi à l'occasion : "Mon Dieu, je croyais qu'il était tout particulièrement un homme de bien ! D'où vient donc qu'il doive souffrir si mauvaisement ? Et moi qui croyait qu'il n'y avait pas de faute en lui !" - Et, certes, si c'était vraiment de la souffrance, si ce n'était aussi pour eux que de la douleur et de la peine, ce qu'ils supportent, ils ne seraient pas bons ni sans péché. S'ils sont bons, la souffrance n'est pour eux justement pas une souffrance, un malheur, une peine : pour eux c'est une chance inattendue, quelque chose de béatifiant.

Pleins de gratitude et de bénignité comme des hommes comblés de présents, supportez donc votre souffrance divine, car elle est salutaire au delà de toute mesure et béatitude !

De la Puissance de la volonté