Dieu seul CONSOLATIONS

DIEU Seul Dieu le Père Connaitre Dieu Union à Dieu Royaume de Dieu Spiritualité

Maître Eckhart

De l'accomplissement
Du détachement
Vie contemplative
Pauvreté en esprit
Des justes
Le juste
Du Fils de Dieu
Livre des consolations
De la perfection de l'âme
Union Dieu-âme
Instruction spirituelle

Le livre de la consolation

Béni soit Dieu, Père de la miséricorde et Dieu de toute consolation
qui nous console dans toute notre affliction ! (Saint Paul)

Aucun malheur n'est sans bonheur, aucune perte n'est que perte. "La fidélité et la bonté essentielles de Dieu, dit saint Paul, ne tolèrent pas que la souffrance et les épreuves soient tout à fait insupportables et accablantes : il envoie toujours aussi quelque chose de consolant afin qu'on puisse se tirer d'affaire". Les maîtres chrétiens sont d'ailleurs d'accord avec les maîtres païens sur ce point : Dieu et la nature ne permettent pas qu'il y ait un mal ou une méchanceté pure et simple.
Je suppose que quelqu'un possède 100 ducats ; là-dessus il en perd 40, il lui en reste 60. S'il veut penser toujours aux 40 ducats perdus il devient abattu et perd le repos. Comment, d'ailleurs, pourrait-on être résigné et joyeux quand on dirige son attention vers une perte aussi pénible, se la dépeint, la considère en soupirant et s'entretient avec son dommage ? Si au lieu de cela il se tournait vers les 60 qu'il possède encore et tournait le dos résolument aux 40 qu'il a perdus, s'il se reflétait en eux, les regardait et les caressait : il serait très certainement consolé. Seul ce qui est et qui est quelque chose de bon peut consoler, mais ce qui n'est pas ou en tout cas n'est pas bon, et n'est pas mien et perdu pour moi, cela doit sans contredit produire souffrance et désolation. Cela aussi consolerait cette personne si elle voulait réfléchir aux millions de gens qui, s'ils avaient les 60 ducats que tu as encore, se considéreraient comme grands et riches et auraient le coeur joyeux et plein de gratitude envers Dieu !
Un autre cas. Tu as perdu 1000 ducats. Eh bien ! tu ne dois pas gémir là-dessus, tu dois remercier Dieu qui te les avait donnés, en sorte que tu étais dans la situation de les perdre simplement - mais aussi les laisser partir avec résignation, exercer ainsi ta patience et te mériter ainsi la vie éternelle, ce que n'auraient pu te procurer beaucoup de milliers de ducats.

Si quelqu'un est couché avec de grandes douleurs corporelles, mais est pourtant logé chez lui et a ce qui lui est nécessaire pour le manger et le boire, reçoit le conseil des médecins, les plaintes et l'assistance de ses amis : que doit-il faire ? Que font donc les pauvres gens qui souffrent les mêmes misères et d'autres encore bien pires et qui n'ont personne pour leur tendre une gorgée d'eau ?... C'est pourquoi, si tu veux être consolé, oublie ceux qui sont dans une meilleure situation que toi, et ne pense qu'à ceux qui sont encore plus mal en point.

Saint Augustin dit : "En Dieu il n'y a ni éloignement ni longueur : si tu veux qu'il ne soit pas éloigné de toi dans le temps ni dans l'espace articule-toi à lui, car en lui mille ans sont comme le jour d'aujourd'hui." En Dieu il n'y a pas de tristesse, ni de souffrance, ni de maux : si tu veux être exempt de tous maux et de toute souffrance, ne t'en tiens qu'à Dieu ! Certes ! toute ta souffrance ne vient que de ce que tu ne retournes pas vers Dieu : si tu étais formé et engendré dans la justice seule, rien, ni sa justice, ni Dieu lui-même, ne pourrait te faire souffrir. Salomon le confirme : "Rien ne trouble le juste quoi qu'il puisse jamais lui arriver". Quand un dommage arrive de l'extérieur à l'homme bon et juste, il garde la même humeur immuable dans la paix de son coeur.

Toute souffrance vient de l'amour qu'on a pour ce dont la perte vous prive. Si donc la perte de choses extérieures est pour moi une souffrance, c'est un signe certain que j'aime ces choses ; j'aime donc en réalité la souffrance et la désolation. Comment dès lors s'étonner que je devienne geignant ? Alors que mon coeur cherche franchement la souffrance et que je donne aux créatures mon amour qui appartient à la bonté, à Dieu. Je me tourne vers les créatures d'où ne viennent que troubles et me détourne de la source du bonheur et de la joie : et ensuite je m'étonne d'être triste ? En vérité ! il est impossible à Dieu et au monde entier de faire que trouve la vraie consolation celui qui la cherche chez les créatures.
Mais qui n'aimerait que Dieu dans les créatures et les créatures en Dieu, trouverait partout une vraie, juste et égale consolation : Mon coeur et mon amour doue de bonté la créature elle aussi. Ceci aussi est une qualité propre à Dieu.

Un homme bon ne peut être celui qui se refuse à faire ce que Dieu veut expressément. Parce que c'est une contradiction que Dieu veuille quelque chose d'autre que le bien; mais au contraire justement en tant que Dieu le veut cela devient et est nécessairement le bien, oui le meilleur. Nous prions tous les jours : "Notre Père... Que ta volonté soit faite", et pourtant quand la volonté de Dieu arrive et devient réelle, nous nous plaignons et sommes tristes et troublés !
    Un homme bon devrait avoir en Dieu une si grande confiance et une si ferme assurance et le tenir pour si bon que comptant dans sa bonté et dans son amour, il regarde comme impossible qu'un malheur lui arrive à moins qu'il ne veuille par là, ou bien lui épargner un malheur plus grand, ou bien déjà sur terre le dédommager largement, ou bien produire par ce moyen quelque chose d'incomparablement plus précieux qui ne fasse que rendre sa renommée d'autant plus magnifique. Pourtant, quoi qu'il en soit de lui, il suffit que ce soit la volonté de Dieu ! la volonté de l'homme bon doit être à tel point unie et fondue avec la volonté de Dieu qu'il veuille la même chose que Dieu.
Si Dieu veut donner, eh bien ! je m'en réjouis de tout coeur au nom de Dieu. Mais s'il ne veut pas donner, eh bien ! alors non : j'y renonce dans le même acte de volonté par lequel Dieu ne le veut pas ! Alors j'accepte justement de renoncer et de ne pas prendre. Qu'est-ce que cela me fait ? Sûrement ! on saisit Dieu plus purement dans la privation que dans la réception du don. Si on le reçoit, le don comporte déjà en soi de quoi vous rendre joyeux et confiant. Mais si on ne le reçoit pas, on n'a, ni ne trouve, ni ne sait, rien de ce dont on se réjouit sinon de la seule volonté de Dieu !

Si quelqu'un a perdu un bien extérieur, ou ses amis, ou ses parents, ou un oeil, ou autre chose de ce genre, il peut être certain, s'il s'y résigne avec douceur pour l'amour de Dieu, que tout cela lui ouvre un crédit auprès de Dieu, jusque dans le plus petit détail, du fait qu'il n'était pas disposé à accepter cette blessure avec égalité d'âme.
  Nous devons aussi réfléchir dans notre peine que Dieu, la Vérité, ne dit que ce qui est vrai et n'est loué que par lui-même. Si Dieu se dérobait à sa parole, à sa vérité, il échapperait aussi par là à sa divinité et ne serait plus Dieu : parole s'appelle en lui "réalité". Et sa parole est que "notre souffrance doit être métamorphosée en joie". Aucun doute donc que si je savais que toutes les pierres de mon fardeau dussent être métamorphosées en or pur : plus j'en aurais à trainer plus elle me serait chères.
J'affirme avec confiance que de cette manière l'homme serait puissamment réconforté dans toute sa souffrance et sa misère.

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