Dieu seul DIEU Seul - La CHARITE

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Saint Bernard

L'amour de Dieu
Degrés d'amour de Dieu
La charité


EPITRE AUX CHARTREUX, SUR LA CHARITE

Je dis donc que la charité vraie et sincère, qui provient d'un coeur pur, d'une bonne conscience et d'une foi authentique, est celle qui nous fait aimer le bien du prochain autant que le nôtre.

Car celui qui préfère son propre avantage, ou qui même ne recherche que celui-là, prouve qu'il n'aime pas purement le bien : il l'aime, en effet, pour le profit qu'il en espère, et non pas pour le bien lui-même. Il ne peut donc obéir au conseil du Prophète : " Louez le Seigneur, parce qu'il est bon " (Ps. CXVII, I). Il le loue parce qu'il est bon pour lui, non parce qu'il est bon en soi. Et c'est à lui que s'adresse ce reproche du même Prophète : " Il te louera lorsque tu lui auras fait du bien " (Ps. XLVIII, 19). Tel loue le Seigneur parce qu'il est puissant, tel autre parce qu'il est bon pour lui, tel enfin simplement parce qu'il est bon. La premier est un esclave, qui obéit à la crainte ; le second un mercenaire, qui désire un gain ; le troisième un fils, qui agit par déférence envers son père. Celui qui craint et celui qui désire ne songent qu'à eux-mêmes. Seul l'amour du fils ne recherche pas son propre intérêt (Cor. XIII, 5). Aussi, je crois que c'est de lui qu'il est écrit : " La loi du Seigneur est sans tache et convertit les âmes " (Ps. XVIII, 8), car seul il peut détourner l'âme de l'amour d'elle-même et du monde, pour l'orienter vers Dieu. Ni la crainte, ni l'amour égoïste ne convertissent l'âme. Ils changent parfois le visage ou le comportement, jamais le coeur. Sans doute arrive-t-il qu'une âme esclave fasse l'oeuvre de Dieu, mais comme elle ne le fait pas de son plein gré, on voit bien qu'elle s'obstine dans sa dureté. Le mercenaire aussi agit bien, parfois, mais puisque son acte n'est jamais gratuit, on découvre qu'il cède encore à sa cupidité. Là où règne le sens propre, il y a toujours quelque isolement égoïste, qui ne va pas sans de certains recoins où s'accumulent la poussière et la rouille. L'esclave, donc, a pour loi cette crainte qui le retient, et le mercenaire cette avarice qui résiste en lui aux tentations. Mais ni l'une ni l'autre de ces lois n'est sans tache et ne saurait convertir les âmes. La charité seule en a le pouvoir, parce qu'elle les rend actives et volontaires.

Je dirai que la charité est sans tache, puisqu'elle ne garde pas pour elle-même ce qu'elle possède. N'ayant rien en propre, il faut qu'elle tienne de Dieu tout ce qu'elle a ; et ce qui émane de Dieu ne peut êtee souillé. La charité est donc la loi immaculée du Seigneur, puisqu'elle n'est pas en quête de son propre avantage, mais du bien commun. On la nomme loi du Seigneur, soit parce que le Seigneur vit d'elle, soit parce que nul ne la possède qui ne la tienne de lui. Ne jugez pas qu'il soit absurde de dire, comme je le fais, que Dieu vit de la loi, car je ne le dirais pas d'une loi qui ne serait pas la charité. N'est-ce pas la charité qui maintient dans la Trinité bienheureuse cette souveraine et ineffable unité ? La charité est donc une loi, et la loi du Seigneur, elle qui, en quelque sorte, soude la Trinité dans l'unité et la rassemble dans un lieu de paix. Mais n'allez pas croire que je prenne ici la charité pour une qualité ou pour quelque accident, car alors je dirais, Dieu m'en préserve, qu'il y a en Dieu quelque chose qui n'est pas Dieu. La charité est la substance même de Dieu. Cette proposition n'est ni neuve, ni insolite, puisque saint Jean dit : Dieu est charité (I Jn, IV, 8). On peut donc l'appeler charité, et Dieu, et don de Dieu. Ainsi, la Charité donne la charité : la Charité substance donne la charité accident. Appliqué à celui qui donne, le mot désigne la substance ; appliqué au don, il est le nom d'une qualité.
La charité est la loi éternelle, qui crée l'univers et le gouverne. C'est elle qui a constitué toutes choses en poids, en mesure et en nombre. Rien n'est soustrait à la loi, puisqu'elle-même, loi de l'univers, n'est pas sans loi, mais a une loi qui n'est autre qu'elle-même et par laquelle, si elle ne s'est pas créée, elle se gouverne toutefois.

D'ailleurs l'esclave et le mercenaire ont une loi, qu'ils ne tiennent pas du Seigneur, mais d'eux-mêmes : le permier se l'est faite en m'aimant pas Dieu, le second en lui préférant autre chose. Ils ont, je le répète, une loi qui n'est pas de Dieu, mais d'eux-mêmes ; et pourtant elle est soumise à la loi qui vient de Dieu. Ils ont bien pu se faire chacun sa loi propre ; mais ils n'ont pas pu la soustraire à l'ordre immuable de la loi éternelle. Or, je prétends que chacun s'est donné une loi particulière, puisqu'il a préféré sa propre volonté à la loi commune et éternelle, dans l'intention perverse d'imiter son Créateur : comme Dieu est à lui-même sa propre loi et ne connaît point d'autre norme, ils sont tenté de se gouverner par eux-mêmes, sans autre règle que leur volonté. C'est là un joug pesant, insupportable, qui fait ployer la nuque de tous les fils d'Adam, à tel point que notre vie, hélas, approche de l'enfer (Ps. LXXXVII, 4). Homme infortuné que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort (Rom. VII, 24) ? J'en suis accablé, presque écrasé, et si le Seigneur ne me venait en aide, il s'en faudrait de peu que mon âme habitât déjà l'enfer (Ps. XCIII, 17). Job gémissait sous le poids de ce fardeau : Pourquoi m'as-tu mis en opposition avec toi, pourquoi me suis-je fait insupportable à moi-même (Job. VII, 20) ? En avouant qu'il s'est fait insupportable à lui-même, il montre bien qu'il était devenu sa propre loi et que lui seul était l'auteur de son mal. Mais en disant d'abord à Dieu : tu m'as mis en opposition avec toi, il atteste qu'il n'a pas échappé à la loi de Dieu. Car l'éternelle justice divine veut que quiconque ne s'abandonne pas à la douce conduite de Dieu, soit livré en guise de châtiment à sa propre conduite : pour avoir rejeté le doux joug et le fardeau léger de la charité, il aura à porter malgré lui l'intolérable poids de sa volonté propre. D'une manière admirable et juste, la loi éternelle a d'abord fait un adversaire de celui qui voulait la fuir, puis elle l'a maintenu dans sa sujétion : il n'a donc pas échappé par ses mérites à la justice, mais il n'a pu rester avec Dieu dans sa lumière, sa paix et sa gloire. Soumis à la puissance, il est exclu de la béatitude.
  Seigneur mon Dieu, Pourquoi n'ôtes-tu pas mon péché, pourquoi n'éloignes-tu pas mon iniquité (Job. VII, 21) ? afin que, déposant le faix écrasant de ma volonté propre, je reprenne haleine sous le poids léger de la charité, que je ne sois plus ni contraint par la crainte servile, ni séduit par la convoitise mercenaire. Que j'agisse par ton esprit, cet espirt de liberté qui anime tes fils et qui me rendra ce témoignage que moi aussi je suis l'un de tes enfants (Rom. VIII, 14-16), puisque ma loi aura été la tienne, et que je vis ici-bas par le même principe qui est le tien au ciel. Ceux qui obéissent au précepte de l'Apôtre : " Ne soyez redevables à personne, sinon de l'amour mutuel " (Rom. XIII, 8), ceux-là sans aucun doute sont en ce monde comme Dieu est ; ni serviteurs, ni mercenaires, mais ses enfants.

La Loi de Jésus