Dieu seul DIEU Seul - Dieu le Père

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Maître Eckhart

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Instruction spirituelle

Dieu dans l'âme

Maintenant vous pourriez dire : «Dans l'âme il n'y a pourtant, par nature, que des images !» Non, il n'en est pas ainsi ! S'il en était ainsi, l'âme ne deviendrait jamais bienheureuse. Car une créature dans laquelle tu recevrais une parfaite béatitude, Dieu ne peut pas non plus la créer, car alors il ne serait plus la béatitude suprême et le but ultime : alors que c'est pourtant sa nature et sa volonté d'être le commencement et la fin de toutes choses. Une créature ne peut jamais être la béatitude. Et elle peut tout aussi peu être déjà ici la perfection, car la perfection ou la vertu a aussi pour conséquence la perfection de la vie. Il faut donc que tu demeures et habites déjà dans ton essence, dans ton fond, et c'est là que Dieu doit te toucher avec son essence simple, sans intermédiaire d'une image. Toute image ne s'a pas elle-même en vue, elle ne se propose pas elle-même : elle conduit toujours et renvoie vers ce dont elle est l'image. Et comme on n'a d'image que de ce qui est dehors et est reçu par les sens, c'est-à-dire des créatures, et qu'en outre elle renvoie toujours à ce dont elle est l'image, il serait impossible que tu puisses jamais devenir bienheureux par quelque image que ce fût.

Le second point est : ce que l'homme doit faire pour obtenir et mériter que cette naissance se produise en lui et soit menée à bonne fin : s'il est meilleur qu'il fasse de son côté quelque chose pour cela, par exemple en ayant des représentations de Dieu et en pensant à lui - ou qu'il se tienne tranquille dans un état de repos, de silence, et que Dieu alors parle et opère en lui, et qu'il attende seul l'opération de Dieu ? Je répète à ce propos : ce parler et cet agir de Dieu n'arrive qu'à des hommes bons et parfaits qui se sont si bien assimilé l'essence de toute vertu qu'elle émane d'eux, de toute leur essence sans qu'ils y coopèrent ; et avant toutes choses doit vivre en eux la vie vénérable et la noble doctrine de Notre-Seigneur Jésus-Christ ! Eux peuvent savoir que le meilleur et le plus magnifique à quoi on puisse arriver dans cette vie est de se taire, et alors de laisser Dieu agir et parler. Là où les puissances sont toutes ensemble retirées de toute leur activité et de leur objet, c'est là que cette parole est prononcée. C'est pourquoi notre texte dit : «Au milieu du silence me fut dite la parole secrète.» Plus tu es en état de résorber toutes les puissances et d'oublier toutes les choses et toutes les images que tu as jamais accueillies en toi, plus donc tu oublies la créature, plus tu es proche de cette parole et prêt à la recevoir. Ah, si tu pouvais d'un seul coup devenir ignorant de toutes choses, oui, tomber dans une ignorance de ta propre vie ! Comme cela arriva à saint Paul, puisqu'il dit : "Si j'étais dans mon corps ou hors de mon corps, je n'en sais rien, Dieu le sait !" Là l'esprit avait si complètement tiré en lui toutes les puissances de l'âme que le corps avait pour lui disparu : là, ni la mémoire, ni la raison, ni les sens, ni les puissances auxquelles il incombe de conduire et de nourrir le corps, n'étaient plus actives ; le feu et la chaleur vitale étaient suspendus, et c'est pourquoi le corps ne dépérit pas, malgré que pendant ces trois jours il ne mangeât ni ne bût. Il en alla de même de Moïse quand il jeûna quarante jours sur la montagne sans que néanmoins son corps en fût affaibli : le dernier jour il était exactement aussi fort que le premier. C'est donc ainsi que l'homme doit s'évader de ses sens, les retourner vers l'intérieur et entrer dans un oubli de toutes choses et de lui-même. C'est pourquoi un maître apostrophe l'âme en ces termes : Retire-toi de l'agitation des occupations extérieures ! et plus loin : Fuis et dérobe-toi au tumulte de l'activité extérieure comme à celui des pensées à l'intérieur, car elles ne créent que du trouble !

Si donc Dieu doit dire sa parole dans l'âme, il faut qu'elle soit arrivée à la paix et au repos : alors il dit sa parole et il se dit lui-même dans l'âme - non pas une image, mais lui-même ! Denys dit : Dieu n'a de lui ni image ni figure car il est lui-même essentiellement tout bien, toute vérité et toute essence. Dieu opère toutes ses oeuvres, en lui comme en dehors de lui, en un instant. Ne t'imagine pas, quand Dieu fit le ciel, la terre et toutes les choses, qu'il faisait une chose aujourd'hui et l'autre le lendemain. Certes c'est ce que Moïse écrit ; or il savait mieux ce qu'il en est, mais il l'écrivit eu égard aux gens qui ne pouvaient autrement le comprendre ni le saisir. Dieu pour sa part ne fit qu'une chose : il voulut et ils furent ! Dieu opère sans intermédiaire et sans image. Plus tu es libre d'images, plus tu es prêt à recevoir son action, et plus tu es tourné vers l'intérieur et oublieux, plus tu es près de lui. A ce sujet Denys exhortait son disciple Timothée en lui disant : «Cher fils Timothée, tu dois, l'esprit libre de soucis, prendre ton essor au-dessus de toi-même et au-dessus des puissances de ton âme, au-dessus de tout mode et de toute essence, dans la silencieuse obscurité cachée, pour arriver à une connaissance du Dieu inconnu supradivin ! Il faut pour cela un détachement de toutes choses : il répugne à Dieu d'être opérant parmi toutes sortes d'images. »
Maintenant tu demanderas : Qu'opère donc Dieu sans image dans le fond et essence de l'âme? Je ne suis pas en état de savoir cela, car les puissances de l'âme ne peuvent percevoir qu'en images, par quoi elles doivent prendre et reconnaître chaque chose dans son image particulière : elles ne peuvent connaître un oiseau par le moyen de l'image d'un homme ; et comme les images arrivent toujours de l'extérieur, cela leur demeure caché. Et c'est ce qui leur est le plus salutaire : l'ignorance les attire comme vers quelque chose de merveilleux et les lance à sa poursuite ! Car l'âme sent bien que c'est, mais ne sait pas commment c'est et ce que c'est. Aussitôt que l'homme connaît la nature des choses, il en est fatiué et tourne à nouveau le regard vers quelque chose de nouveau : il a toujours la nostalgie de connaître ces choses et n'a pourtant pas de constance. Seule cette connaissance non connaissante maintient l'âme dans une telle suspension et la pousse pourtant à la chasse.

C'est pourquoi l'homme sage a dit : «Au milieu de la nuit, comme toutes choses se taisaient dans un profond silence, il me fut dit une parole secrète. Elle vint furtivement, à la manière des voleurs.» Que veut-il dire par "une parole, qui était pourtant cachée [secrète]" - la nature de la parole est pourtant de révéler ce qui est caché ? Il s'ouvrit et m'apparut avec éclat, pour signifier qu'il voulait me révéler quelque chose, et me donna un message de Dieu ; c'est pourquoi c'est appelé une parole. Mais ce que c'était, cela m'était caché ; c'est pourquoi il est dit : « Cela vint dans un chuchotement, dans un silence, pour se révéler. » Voyez ! Justement parce que c'est caché, il faut et on doit le serrer de près. Cela apparut et était pourtant caché : cela veut dire que nous aspirions et soupirions vers lui ! Saint Paul dit : « Nous devons le rechercher jusqu'à ce que nous ayons trouvé ses traces, et ne pas cesser notre poursuite avant de nous en être saisis ! » Quand il fut ravi dans le troisième ciel où Dieu devait se manifester à lui et où il avait contemplé toutes choses, et quand il revint à lui, il n'avait rien oublié de tout cela, c'était seulement entré si profondément en lui, dans le fond de l'âme, que sa raison ne pouvait parvenir à le rejoindre : c'était pour lui caché. C'est pourquoi il fallut qu'il lui donne la chasse et le suive à la trace - en lui-même, pas en dehors de lui. C'est entièrement à l'intérieur, non pas à l'extérieur ; mais totalement dedans ! Et c'est parce qu'il en était certain qu'il a dit : "Je suis sûr que ni la mort, ni aucun tourment ne peut me séparer de ce que je trouve en moi."

  Un maître païen a dit à ce sujet une belle parole à un autre maître : "Je remarque en moi quelque chose qui resplendit dans ma raison : je sens bien que c'est quelque chose, mais ce que c'est je ne puis le saisir ; il me semble seulement que si je pouvais le saisir, je saurais toute la vérité !" L'autre maître répondit alors : "Eh bien ! tiens-t'en à cela ! Car si tu pouvais saisir cela tu y trouverais l'idée de toute bonté et tu aurais la vie éternelle." Saint Augustin s'exprime aussi dans ce sens : "Je remarque quelque chose en moi qui prélude à mon âme et l'éclaire d'avance : si ce quelque chose était rendu parfait et stable, ce devrait être la vie éternelle ! Cela se cache et se montre pourtant." Mais cela vient à la façon des voleurs et se propose de détrousser l'âme et de lui dérober toutes choses. A ce sujet le prophète dit : "Seigneur, prends-leur leur esprit et donne-leur à la place ton esprit." C'est aussi ce que voulait dire la fiancée [du Cantique] quand elle disait : "Mon âme se fondit et se liquéfia quand le bien-aimé me dit son mot : quand il arriva il fallut que je m'en allasse." C'est aussi ce que voulait dire le Christ quand il disait : « Celui qui renonce à quelque chose pour l'amour de moi il le recouvrera au centuple; celui qui veut me posséder il faut qu'il se dépouille de son moi et de toutes choses, et celui qui veut me servir il faut qu'il me suive, il ne peut plus vaquer à ses propres affaires. »

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