Dieu seul DIEU Seul

DIEU Seul Dieu le Père Connaitre Dieu Union à Dieu Royaume de Dieu Spiritualité

Maître Eckhart

De l'accomplissement
Du détachement
Vie contemplative
Pauvreté en esprit
Des justes
Le juste
Du Fils de Dieu
Livre des consolations
Perfection de l'âme
Union Dieu-âme
Instruction spirituelle

LE ROYAUME DE DIEU EST PROCHE
(Luc, XXI, 31)

"Vous devez savoir que le royaume de Dieu est proche de nous", dit notre Seigneur Jésus bien-aimé. Oui, il est en nous ! Saint Paul aussi dit : notre salut est plus proche que nous ne croyons.
Ainsi vous devez savoir combien près de nous est le royaume de Dieu, il faut que nous tirions au clair avec soin le sens de cette exigence ! Si j'étais un roi et ne le savais pas moi-même, je ne serais pas roi. Mais si j'ai la ferme conviction que je suis roi et si tous les hommes partagent cette façon de voir et si je sais de façon certaine que tous les hommes le croient, alors je suis un roi et tous les trésors du roi sont à moi. Mais s'il me manque une de ces trois choses, alors je ne peux être roi. Tout à fait de même notre béatitude est liée à ce qu'on sache et connaisse le Bien suprême, Dieu lui-même ! J'ai une puissance dans mon âme qui est entièrement accessible à Dieu. Que rien n'est aussi près de moi que Dieu, j'en suis aussi sûr que je vis : Dieu m'est plus proche que je ne le suis de moi-même. Mon existence dépend de ce que Dieu m'est proche et présent ! Il l'est aussi, à une pierre, à un morceau de bois, mais ils ne le savent pas. Si le bois avait connaissance de Dieu et était conscient d'être si près de lui, comme l'ange le plus haut en est conscient, le bois posséderait la même béatitude que l'ange le plus haut ! La béatitude de l'homme est plus grande que celle d'un morceau de bois parce qu'il connaît Dieu et sait combien Dieu est près de lui. Il jouit de plus ou moins de béatitude suivant qu'il en est plus ou moins conscient. La béatitude ne vient pas du fait que Dieu est en lui et est si près de lui et qu'il a Dieu, mais seulement du fait qu'il connaît Dieu : combien il est poche de lui, et que Dieu lui est cher et présent.
"L'homme doit connaître que le royaume de Dieu est proche." Quand je médite sur le royaume de Dieu je reste souvent confondu à cause de son immensité. Car le royaume de Dieu c'est Dieu lui-même avec toute sa richesse. Le royaume de Dieu n'est pas une petite chose : si l'on réfléchissait à tous les mondes que Dieu pourrait créer, ce n'est pas son royaume ! L'âme dans laquelle "le royaume de Dieu" se lève et lui devient visible, on n'a plus à lui prêcher ni à vouloir l'instruire : elle est par là suffisamment instruite et assurée de la vie éternelle. Celui qui sait et connaît combien le royaume de Dieu est proche de lui, il peut dire avec Jacob : "En ce lieu est Dieu - et je ne le savais pas !"
Dans toutes les créatures Dieu est aussi près de nous. L'homme sage dit : Dieu a jeté son filet et son lasso sur toutes les créatures, en sorte qu'on peut le trouver et le connaître dans chacune d'elles, si seulement on veut bien s'en apercevoir ! Seul celui-là connaît Dieu comme il faut, dit un maître, qui le reconnaît aussi bien dans tout. Servir Dieu dans la crainte est bon; le servir par amour est meilleur : mais qui sait unir l'amour et la crainte, c'est ce qu'il y a de mieux. Une vie de repos et de paix, conduite en Dieu, est bonne; une vie pleine de douleurs, vécue dans la patience, est meilleure : mais avoir la paix dans une vie pleine de douleurs, c'est ce qu'il y a de mieux. Que l'un aille à son champ, et dise sa prière, et perçoive la présence de Dieu, ou qu'il soit dans l'église et perçoive cette présence : s'il la perçoit mieux parce qu'il est dans un endroit tranquille, cela vient de son imperfection, cela n'arrive pas à cause de Dieu. Car Dieu est le même en toutes choses et en tous lieux, et toujours prêt à se donner de la même manière, dans la mesure où cela dépend de lui; et seul a réellement trouvé Dieu, qui le trouve partout dans la même mesure.
Saint Bernard dit : Pourquoi mon oeil connaît-il le ciel, et pas mes pieds ? Parce que mon oeil est plus semblable au ciel que mes pieds. Si mon âme doit connaître Dieu, il faut qu'elle soit comme le ciel. Qu'est-ce, en effet, qui mène l'âme au point où elle s'aperçoit de Dieu en elle, et se rend compte combien Dieu lui est proche ? Mais continuons ! Le ciel ne souffre pas d'impression étrangère; pas de douleur ni de détresse, rien de ce qui pourrait le mener hors de lui ne peut pénétrer en lui. C'est ainsi que l'âme doit, elle aussi, être affermie et confirmée, si elle doit éprouver la présence de Dieu. En sorte que ne puisse pénétrer en elle ni espérance, ni crainte, ni joie ni chagrin, ni amour ni souffrance, ni quoi que ce soit qui pourrait la mener hors d'elle-même. En outre le ciel est partout aussi loin de la terre. De même l'âme doit être aussi éloignée de toutes les choses terrestres, en sorte qu'elle ne soit pas plus près de l'une que de l'autre. Elle doit demeurer pareille à elle-même dans l'amour et dans la souffrance, dans la possession et dans la privation : de quoi qu'il s'agisse elle doit être entièrement morte à cela, se tenir à l'écart et avec hauteur. Le ciel est pur et d'une clarté inaltérée, ni le temps ni l'espace ne le touche. Rien de corporel n'a en lui de lieu et il n'est pas non plus compris dans le temps : sa rolation se produit incroyablement vite, son cours est lui-même hors du temps mais de lui vient le temps. Rien ne gêne tant l'âme pour connaître Dieu que le temps et l'espace ! Temps et espace sont toujours fragmentaires, mais Dieu est un. Si donc l'âme doit du tout connaître Dieu, elle doit le connaître au-dessus du temps et au-dessus de l'espace. Car Dieu n'est ni ceci ni cela, comme ces choses multiples : Dieu est un ! Si l'âme doit voir Dieu, elle ne peut en même temps diriger son regard sur quelque chose que ce soit, qui appartienne au temps. Car pendant que le temps et l'espace ou d'autres images de ce genre remplissent sa conscience, elle ne peut asolument pas s'apercevoir de Dieu. Si l'oeil doit percevoir les couleurs il faut qu'il soit d'abord lui-même dépouillé de toutes couleurs. Si l'âme doit s'aviser de Dieu, elle ne doit rien avoir de commun avec le rien. Qui voit Dieu, il connaît aussi que toutes les créatures ne sont rien. Une créature, si on l'envisage vis-à-vis d'une autre, paraît belle et est quelque chose; mais en face de Dieu elle n'est rien.