Dieu seul DIEU Seul - Etre rempli de Dieu

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Maître Eckhart

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Chercher Dieu
De la valeur de l'accoutumance

Il faut d'abord apprendre comment on peut, avec efficacité, maintenir libre son intérieur. Pour un homme inexercé c'est un travail pas ordinaire jusqu'à ce qu'il en vienne à bout, jusqu'à ce qu'aucune société et aucune affaire ne le dérange et que Dieu lui soit toujours autant présent et ne cesse de briller à ses yeux du même éclat. Il faut pour cela une application éveillé et particulièrement deux choses :
  L'une, qu'il tienne son intérieur bien verrouillé, que son coeur soit mis en garde contre le monde des images qui sont dehors autour de lui : qu'elles y restent, hors de lui, et, étrangères comme elles sont, qu'elles n'aient pas de commerce avec lui, et ne trouvent pas ainsi en lui une demeure.
L'autre concerne les représentations de son intérieur, que ce soient des images résultant d'un élan de l'âme ou des copies du monde extérieur qui constituent justement l'objet de sa conscience : qu'il ne se liquéfie pas et ne se dissipe pas en elles, ni ne s'extériorise en leur diversité. Pour cela il faut d'abord faire l'éducation des puissances de son âme et se tenir toujours présent à l'esprit son état intérieur.

  Maintenant tu pourrais dire : "Il faut que l'homme se tourne vers le dehors, il doit créer quelque chose dans le monde ; pour chaque travail il a besoin de la représentation qui lui correspond exactement !"
  Sans doute ! Mais pour l'homme exercé ses représentations du monde extérieur ne sont rien d'extérieur ! Car pour l'homme intérieur toutes les choses ne sont qu'une divine détermination intérieure.
  La première condition pour cela est que l'homme habitue à fond sa raison à Dieu, ainsi seulement son état sera durablement divin. Il n'y a rien de si propre à la raison ni qui lui soit aussi présent et aussi proche que Dieu, elle ne peut pas du tout se tourner vers autre chose : ce n'est que quand on lui fait violence et tort qu'elle se tourne vers les choses finies, elle s'y détériore et s'y dévoie. Mais une fois qu'elle est corrompue dans un jeune homme ou dans qui que ce soit, il faut appliquer tout le soin imaginable à la réhabituer et à la rééduquer. Car quelque propre et quelque naturel que Dieu lui soit, une fois qu'elle a déraillé, elle s'est habituée aux créatures, s'est liée avec elles et s'est défigurée : ainsi elle a tellement laissé dépérir cette partie d'elle-même et s'est dépouillée de la maîtrise de soi, et s'est coupée de son noble but dans une telle mesure que toute l'application dont on est capable - elle ne suffit qu'à peine à la rééduquer complètement : il lui faut désormais une attention continuelle !
Ainsi, avant toutes choses, il faut attacher du prix à un ensemble d'habitudes solides et dignes de confiance. Si un homme sans habitudes voulait se comporter et agir comme un homme exercé, il ne ferait que se corrompre, il n'aboutirait à rien. Ce n'est qu'après que l'on s'est désaccoutumé du monde et qu'on lui est devenu étranger, ce n'est qu'alors qu'on peut en user librement et agir à sa guise, et jouir des choses, ou s'en priver, sans soucis ni dommage. Mais autrement, quand on jette des yeux d'envie et de convoitise et qu'on envoie sa volonté à la suite, qu'il s'agisse de manger, de boire ou d'autre chose, cela ne peut pas du tout se passer sans faux pas chez un homme inexercé.
  Chercher et saisir Dieu, et non pas notre intérêt propre, en toutes choses, c'est cela à quoi il nous faut nous habituer ! Dieu ne vous gratifie jamais d'un don seulement pour qu'on le possède et qu'on s'en accommode. Mais tous les dons qu'il a faits au ciel et sur la terre, il les a octroyés à tous afin que par là il puisse faire un don, lui-même ; avec eux tous il ne veut que nous préparer au don qu'il est lui-même. Et toutes les oeuvres que Dieu a accomplies au ciel et sur la terre, il ne les a accomplies que pour l'amour d'une oeuvre, pour venir à bout de ceci : nous rendre bienheureux. Je dis donc : nous devons apprendre à voir Dieu en tous ses dons et en toutes ses créations, ne nous laisser contenter par rien, ne nous arrêter nulle part. Il n'y a pour nous en cette vie absolument aucun arrêt, pour personne, si loin qu'on soit allé ! On doit seulement vis-à-vis de toutes choses être recueilli sur les dons de Dieu, et toujours sûr de nouveaux !

  J'intercale ici une brève histoire de quelqu'un qui ne pensait qu'à demander une grâce spéciale à Notre-Seigneur ; j'avais répondu que cette âme manquait de la préparation nécessaire et que si Dieu lui donnait cette grâce ainsi sans préparation elle en périrait !
  Question : "Pourquoi n'était-elle pas prête ? Elle avait pourtant une bonne volonté, et n'affirmez-vous pas que celle-ci peut tout et tient enfermée en elle toute perfection ?"
Assurément ! Seulement on doit distinguer deux significations du mot volonté. Il y a un vouloir fortuit et inessentiel ; et il y a un vouloir conforme au destin et créateur, un vouloir "exercé par l'habitude". Crois-moi, il ne suffît pas que le coeur de l'homme soit détaché au moment où on prend la résolution de s'unir à Dieu. Mais il faut posséder un détachement bien exercé qui regarde en avant et en arrière, cela seulement nous rend capables de recevoir de Dieu de grands biens et, dans ces biens, Dieu. Et si l'on n'est pas préparé on détruit ces biens et Dieu avec. Ceci est la raison pour laquelle Dieu ne peut nous donner toujours comme nous l'en supplions. La faute n'est pas à lui - n'a-t-il pas une exigence mille fois plus pressante de donner que nous de prendre ? - mais nous lui faisons violence et tort en faisant obstacle par notre impréparation à son activité la plus naturelle. Pour recevoir cette activité il faut apprendre à sortir de soi-même et à ne rien garder à soi en propre : on ne doit avoir en vue ni avancement spirituel, ni ravissement, ni sentiments tendres, ni récompense, ni "royaume du ciel", ni aucun but de la volonté propre ! Jamais et en aucun cas Dieu ne se donne dans une volonté étrangère: là où il trouve sa volonté, il se donne, il s'épanche dedans. Plus nous nous éloignons de nous, plus nous nous développons par lui. C'est pourquoi ce n'est pas assez de se renoncer une fois : mais nous devons nous renouveler souvent et nous simplifier nous-mêmes et nous libérer de toute manière.
  On fait bien aussi de ne pas se contenter de posséder ses vertus dans le coeur : dans l'oeuvre aussi, le fruit de la vertu, on doit essayer ses forces et se mettre à l'épreuve, et ne pas dédaigner d'être exercé et éprouvé par les gens.
Mais ce n'est pas assez de mettre en action la vertu, de pratiquer l'obéissance, de prendre sur soi la pauvreté et le renoncement, ou de se conduire d'une façon humble et abandonné dans sa manière de vivre dans le monde ! On doit ensuite tenir bon et ne pas se relâcher jusqu'à ce qu'on acquière la vertu dans son essence et dans son fond. Et quant à savoir si finalement on l'a, on le reconnaît à ceci : quand elle est notre premier mouvement, quand on la met en action sans préparation de la volonté - là où on se la propose particulièrement pour la première fois dans une occasion convenable et significative - quand pour ainsi dire elle se fait d'elle-même, par pur amour et sans un pourquoi. Alors on l'a réellement et avant on ne l'a pas !
  L'école du renoncement doit durer jusqu'à ce qu'on ne conserve plus rien qui vous soit propre. Toute inquiétude et tout trouble ne vient que de la volonté propre, qu'on le remarque ou non. Purifié et détaché dans ses désirs et dans sa volonté, on doit sans y réfléchir s'ensevelir dans la bonne et bien-aimée volonté de Dieu avec laquelle seulement on peut désormais vouloir et désirer.
  Question : " Doit-on aussi renoncer avec sa volonté aux extases divines ? Cela ne peut-il pas au contraire avoir sa raison dans la paresse et dans un amour trop faible pour Dieu ? "
Naturellement : si l'on manque à voir une différence ! Quant à savoir si cela a sa cause dans la paresse ou dans un détachement réel, que ceci serve d'indice : si l'on est dans cet état d'abandon aussi fidèle à Dieu que si l'on savourait les sentiments les plus sublimes ; si dans son action, ici, on ne le cède en rien à ce qu'on ferait là, et si on se récuse contre toute consolation et toute aide extérieure comme si l'on se sentait en la présence de Dieu !

  A l'homme juste, dans sa volonté bonne et parfaite, aucun temps ne peut non plus être trop court. Car là où la volonté est telle qu'elle est fermement résolue à faire tout ce dont elle est capable - en sorte que non seulement maintenant, mais si mille années de vie lui étaient accordées, elle voulût faire en tout temps ce qu'il est en son pouvoir de faire - cette volonté compte pour autant que ce qu'on pourrait vraiment réaliser dans les mille ans ! Devant Dieu elle a tout fait.