Dieu seul DIEU Seul

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Maître Eckhart

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Instruction spirituelle

Comme une étoile du matin
(Jésus Sirach, L, 6)

Comme une étoile du matin au milieu de la brume, comme une pleine lune en son temps,
comme un soleil éclatant, il a brillé dans le temple de Dieu.

On rapporte généralement ces paroles aux saints docteurs divins, qui par leur vie vertueuse et leur art divin ont été une lumière et un luminaire pour les coeurs mondains qui, attachés aux créatures, s'égarent comme des aveugles sur la voie du salut éternel, dans les nuages et l'obscurité sans guide de l'ignorance. A cela a été prédestiné le Père saint dont nous célébrons aujourd'hui la mémoire, qui s'appelait saint Dominique, soutien de la chrétienté et fondateur de l'ordre des Prêcheurs qu'il a institué pour annoncer la parole de Dieu et pour aider le pauvre pêcheur.
Comme une étoile du matin il a brillé dans le temple de Dieu, dit l'Ecriture. Je prends d'abord les derniers mots : dans le temple de Dieu. Qu'est Dieu et qu'est le temple de Dieu ? - Vingt-quatre maîtres se réunirent et voulurent convenir de ce que Dieu était, et ils ne le purent pas. Là-dessus ils se réunirent de nouveau en un temps déterminé, et chacun d'eux présenta à nouveau son jugement. Parmi eux, j'en choisis maintenant deux ou trois. L'un dit : Dieu est quelque chose par rapport à quoi toutes les choses temporelles et périssables ne sont rien. - Le deuxième dit : Tout ce qui a existence l'a par lui et est infiniment petit par rapport à lui. - Le troisièrme dit : Dieu est quelque chose qui se tient au-dessus de toute existence. - Le quatrième : Dieu est quelque chose qui, dans l'éternité, indivisé et pur de toute détermination, est actif en soi-même; qui n'a besoin de personne et dont toutes les choses ont besoin. - Et le cinquième : Dieu est une raison qui s'adonne à la connaissance de soi-même.
Je laisse de côté les premières et les deux dernières de ces réponses et parle de la troisième : « Que Dieu est quelque chose qui doit inéluctablement se tenir au-dessus de l'être ! » Car tout ce qui a un être dans le temps ou l'espace n'appartient pas à Dieu. Lui-même se tient au-dessus. Si Dieu est aussi l'être dans toutes les créatures, dans la mesure où elles sont essence, il se tient pourtant en même temps au-dessus. Ainsi plusieurs maîtres veulent que l'âme soit seulement dans le coeur. Il n'en est pas ainsi, de grands maîtres se sont trompés en cela : l'âme est toute et indivisible à la fois dans le pied et dans l'oeil et dans chaque membre ! Ou si je prends un court espace de temps, c'est peut-être un jour, celui d'aujourd'hui ou celui d'hier; mais si je prends le maintenant, il contient en lui tout le temps ! Le maintenant dans lequel Dieu a fait le monde il est exactement aussi proche du maintenant dans lequel je parle pour le moment que le jour d'hier. Et de même le jugement dernier lui est dans l'éternité exactement aussi proche que le jour d'hier. Aussi un des maîtres dit-il : " Dieu est quelque chose, qui indivisiblement est actif en lui-même dans l'éternité ; qui n'a besoin de l'aide de personne ni d'aucun instrument ; et vers lequel toutes choses tendent comme vers leur fin dernière." " Ce but final n'a de détermination d'aucune espèce " : il échappe à toute détermination et se répand dans l'espace. Saint Bernard dit : " Aimer Dieu, cet état est pur de toute détermination. " Un médecin qui veut rendre la santé à un malade n'a pas en vue une santé déterminée : il a bien en vue pour cela une manière déterminée par laquelle il veut le rendre bien portant, mais comment il veut le rendre tel, cela échappe à toute détermination nouvelle, il veut simplement le rendre bien portant, dans la mesure seulement où il en est capable. Comment devons-nous aimer Dieu ? Cela aussi est pur de toute autre détermination.
Il est vrai que, pour les choses, leur action est enfermée dans leur être, aucune ne peut agir au delà de son existence : le feu ne brûle qu'aussi longtemps qu'il a du bois. Dieu au contraire agit au delà de l'existence, dans l'espace où il peut se mouvoir. Il agit dans un être qui n'est pas ! Avant qu'il n'y eût un être, Dieu était à l'ouvrage : il devint créateur, parce qu'il n'y avait pas d'être ! Il est vrai que de grands maîtres enseignent que Dieu est "un être sans détermination". Il n'en est pas ainsi ! Il se tient autant au-dessus de l'être que l'ange le plus haut au--dessus d'une mouche. Et j'affirme que quand j'appelle Dieu un être cela n'a pas plus de sens que si je disais du soleil qu'il était pâle ou bien noir ! Un maître dit - et c'est saint Denys : "Dieu n'est pas ceci ou cela. Quand quelqu'un se figure qu'il a connu Dieu, et se représente quelque chose par là, il a sans doute connu quelque chose, seulement ce n'est pas Dieu !"
Les petits maîtres soutiennent à l'école que tout être se divise en dix espèces. Ils dénient entièrement huit d'entre elles à Dieu. Aucune des deux autres ne s'élève non plus jusqu'à Dieu, seulement elles ne lui font pas non plus à proprement parler défaut. La première, qui contient le plus d'être, et en vertu de laquelle toutes choses reçoivent leur être, s'appelle substance. Et la seconde, qui recèle en soi le moins d'être, s'appelle "relation". Mais en Dieu elle est entièrement pareille à cette première espèce : elles ont en Dieu le même archétype. En Dieu les archétypes de toutes choses sont identiques : et pourtant ce sont les archétypes de choses dissemblables ! L'ange le plus sublime, l'âme, la mouche ont tous un même archétype en Dieu.
Mais quand j'ai exposé que Dieu n'est pas un être, qu'il se tient au-dessus de l'être, je ne lui ai pas par là dénié l'être, mais je l'ai ennobli et élevé en lui ! Si je prends le cuivre comme élément de l'or, il n'en est pas moins là, et même d'une manière plus haute qu'il n'est en lui-même.
Saint Augustin dit : "Dieu est tout-puissant et n'est pourtant pas "la toute-puissance", il est sage et n'est pourtant pas "la sagesse", bon et pourtant pas "la bonté". " - Dieu n'est ni être ni bonté ! La bonté tient à l'être et n'est pas plus compréhensive que celui-ci : s'il n'y avait pas d'être, il n'y aurait pas non plus de bonté, l'être est même une détermination plus pure que la bonté ! En Dieu il n'y a ni "bon" ni "meilleur" ni "le meilleur" ! Qui affirmerait que Dieu est bon il lui ferait tort tout comme celui qui dirait que le soleil est noir.
Or, Dieu pourtant dit lui-même : " Personne n'est bon que Dieu seul !" - Que veut dire "bon" ? N'est-ce pas ce qui se rend commun aux autres ! Nous appelons bon un homme qui se montre expansif et serviable pour les autres. C'est pourquoi un maître païen dit qu'un ermite n'est, en ce sens, ni bon ni méchant parce qu'il ne se communique pas et n'est pour les gens d'aucune utilité. Or Dieu est assurément ce qu'il y a de plus expansif. Aucune essence ne se communique soi-même, car les créatures ne sont pas du tout par elles-mêmes; ce qu'elles communiquent, elles l'ont d'un autre. Et jamais elles ne se donnent elles-mêmes : le soleil dispense sa lumière et reste tranquillement à sa place, le feu dispense sa chaleur et reste tranquillement feu ! Mais Dieu communique ce qui est à lui, parce que, ce qu'il est, il l'est par lui-même. Et, dans tous les dons qu'il dispense, il se donne avant tout lui-même : partout où il donne, il se donne comme Dieu, qu'il est - par quoi cela ne dépend que de celui qui doit le recevoir. "Tout don excellent, dit saint Jacques, descend d'en haut, du Père des lumières célestes."

Maître Eckhart