Dieu seul DIEU Seul - Dieu et le juste

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Maître Eckhart

De l'accomplissement
Du détachement
Vie contemplative
Pauvreté en esprit
Des justes
Le juste
Du Fils de Dieu
Livre des consolations
Perfection de l'âme
Union Dieu-âme
Instruction spirituelle


Le juste (Sagesse, V, 16)

A une occasion antérieure j'ai déjà exposé ce qu'est un homme juste, mais cette fois-ci je vais prendre la chose dans un autre sens et l'expliquer ainsi : Un juste est celui qui est ordonné et surinformé par la Justice. Le juste vit en Dieu et Dieu en lui, Dieu naît dans le juste et le juste à son tour en Dieu. Chaque vertu du juste fait naître Dieu. Chacune, aussi, le réjouit. Et non seulement chaque vertu, mais aussi chaque oeuvre, si petite soit-elle, qui se détache d'elle, qui est produite en vertu de la justice, réjouit Dieu, oui le remplit de joie : rien ne demeure dans le fond de sa divinité, dans toute sa nature divine, qui ne soit pénétré, comblé de joie ! Cela il faut que les gens grossiers le croient, mais à ceux qui sont éclairés il est donné de le comprendre.

Le juste ne cherche rien par ses oeuvres. Car ceux qui par elles ont quoi que ce soit en vue, ce sont tous des valets et des mercenaires, de ces gens qui agissent pour un pourquoi ; même si c'est pour la béatitude ou pour la vie éternelle ou le royaume du ciel ou quoi que ce soit dans le temps ou dans l'éternité. Tous ces gens ne sont pas justes. Mais la justice consiste en ce qu'on agisse sans aucun pourquoi. C'est pourquoi si tu veux être formé et surinformé par la justice n'aie rien en vue par tes oeuvres, ne te représente d'avance aucun pourquoi ni dans le temps ni dans l'éternité, pas plus une récompense terrestre que la béatitude éternelle. Car toutes les oeuvres que tu accomplis poussé par un tel dessein, en vérité elles sont toutes mortes ! Oui, si j'osais le dire, et je vais tout de même le dire : même si c'était Dieu que tu eusses en vue, les oeuvres que tu fais dans cette intention, je le dis véridiquement, elles sont toutes mortes, elles sont maladives, elles sont un néant ! Et elles ne sont pas seulement rien, mais par elles tu corromps aussi de bonnes oeuvres ! Et tu ne les corromps pas seulement, mais tu commets même un péché. Car tu agis comme un jardinier qui devrait planter un jardin et au lieu de cela déracinerait les arbres et, ensuite, réclamerait une récompense. Oui vraiment, c'est une volée de bois vert qu'on devrait lui donner ! C'est pourquoi, si tu veux vivre, et si tu veux que tes oeuvres vivent, il faut que tu sois mort à toutes choses et te sois anéanti. C'est le propre de la créature qu'elle refasse quelque chose avec quelque chose, mais c'est le propre de Dieu qu'il fait quelque chose avec rien. Si donc Dieu doit faire quelque chose avec toi ou en toi, il faut d'abord que tu sois devenu rien. C'est pourquoi va dans ton propre fond et, là, agis. Car toutes les oeuvres que tu fais là, elles vivent. "Le juste vit dans l'éternité", dit pour cette raison l'homme sage. Car il n'agit qu'en tant qu'il est un juste, et ses oeuvres vivent.

Il est dit plus loin dans notre épître : " Et leur récompense est dans le Seigneur." Quelques mots d'abord sur ce "dans". Il signifie que la récompense du juste est là où est Dieu lui-même. Car la béatitude du juste et celle de Dieu est une seule béatitude : là où Dieu est bienheureux c'est justement là que le juste l'est aussi. « Le Verbe était en Dieu », dit aussi saint Jean. Le juste est semblable à Dieu ; car Dieu est la justice. Celui, donc, qui est dans la justice, il est en Dieu, oui, est lui-même Dieu.

Je reviens maintenant au mot "les justes." Il n'est pas dit : "les hommes justes" ni "les anges justes" mais simplement "les justes". Le Père engendre son Fils comme le juste et le juste comme son Fils. Chaque capacité du juste, oui déjà chaque oeuvre qui sort de sa vertu ne signifie rien d'autre sinon que le Fils est engendré par le Père : l'activité du juste n'est rien d'autre que ce qu'engendre le Père. C'est pourquoi aussi le Père ne se repose jamais, sans cesse il pousse et s'efforce vers son but : faire naître son Fils en moi. (Comme il est dit dans l'Ecriture : "Pour l'amour de Sion je ne me tairai pas, et pour celui de Jérusalem je ne me reposerai pas, jusqu'à ce que le juste se manifeste et brille comme l'éclair." «Sion» signifie un sommet de la vie, la vie contemplative, et Jérusalem une montagne de la paix. Ce n'est ni pour notre contemplation ni pour notre paix intérieure que Dieu nous donne le repos : il poursuit et pourchasse sans cesse le même but : que le juste "se manifeste et brille comme l'éclair". Rien dans le juste n'a la permission d'être actif que Dieu seul : rien ne peut te toucher de l'extérieur ni t'inciter à agir. Car toutes les oeuvres que tu fais par impulsion extérieure, en vérité elles sont toutes mortes ! Et s'il arrivait même que Dieu te touchât du dehors et t'incitât à agir, en vérité ces oeuvres-là aussi seraient toutes mortes ; elles ne t'apporteraient pas la béatitude éternelle. C'est pourquoi, si tes oeuvres doivent vivre, il faut que Dieu te touche intérieurement, au plus intime de l'âme, oui dans son tréfonds ! Là seulement est la vie. C'est pourquoi ne vivent aussi que les oeuvres que tu accomplis en vertu de l'impulsion venant du fond de ton âme. Car il en va ainsi d'un mort : quand il doit se mouvoir il faut bien le toucher du dehors, il lui manque la capacité de se mouvoir soi-même : c'est justement par là qu'il manifeste qu'il est mort. Ainsi l'homme qui n'est mis en action que par des affaires extérieures montre qu'il est mort et manque de mouvement autonome. On ne vit que dans la mesure où l'on agit par un mouvement intérieur. Cela seulement est motion propre et seules vivent les oeuvres [ qui en sont issues ] ! Il y a plus : si une vertu te paraît plus grande que les autres et si tu la cultives pour cette raison, tu seras déterminé à la mettre en action par une opinion sur elle, mais tu ne l'exerces pas en tant que comprise dans la justice. Ce qu'on fait par pur jugement personnel, ce n'est pas le bien, ce n'est pas la vraie vertu : ce n'est pas la vertu qui par là se réalise en toi. Et aussi longtemps qu'il en est ainsi tu n'es pas non plus juste. Car le juste aime et pratique toutes les vertus dans la justice, puisqu'elles sont la justice elle-même. « Avant la création du monde, je suis », est-il écrit. Ceci signifie que l'homme élevé au-dessus du temps dans l'éternité, fait une seule oeuvre avec Dieu. - Certaines gens demandent : comment l'homme peut-il donc accomplir une seule oeuvre avec Dieu, des oeuvres qu'il a faites il y a mille ans ou qu'il fera dans mille ans ! et ne le comprennent pas. - Dans l'éternité, il n'y a ni avant ni après ! Ce que Dieu a fait il y a mille ans, ce qu'il fera dans mille ans, et ce qu'il fait maintenant, ce n'est, dans l'éternité, qu'une seule oeuvre. De même l'homme qui est au-dessus du temps dans l'éternité : il accomplit avec Dieu toutes les oeuvres que celui-ci accomplit avant ou après mille ans, à quelque moment que ce soit. (Ceci aussi est pour les gens sages affaire de connaissance, mais pour les gens grossiers c'est affaire de foi.) "Nous sommes de toute éternité choisis dans le Fils, affirme saint Paul, c'est pourquoi nous ne devons jamais nous reposer jusqu'à ce que nous soyons devenus ce que nous avons été en lui de toute éternité !"

La Sainte Trinité