Dieu seul DIEU Seul - Jésus Christ Fils de Dieu

DIEU seul Dieu le Père Connaitre Dieu Union à Dieu Royaume de Dieu Spiritualité

Maître Eckhart

De l'accomplissement
Du détachement
Vie contemplative
Pauvreté en esprit
Des justes
Le juste
Du Fils de Dieu
Livre des consolations
Perfection de l'âme
Union Dieu-âme
Instruction spirituelle

Du FILS (1er Epître de saint Jean, IV, 9)

L'amour de Dieu nous est apparu en ceci qu'il a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui (c'est-à-dire avec et en lui).
  Si un roi fortuné avait une fille belle et la donnait comme femme au fils d'un pauvre homme, tous ceux qui appartiendraient à sa famille seraient par là élevés et ennoblis. C'est ce que dit aussi un maître : "Que Dieu est devenu homme, par là tout le genre humain est élevé et ennobli ; c'est pourquoi nous pouvons bien nous réjouir que le Christ, notre frère, s'est élevé par sa propre puissance au-dessus de tous les choeurs des anges et s'est assis à la droite du Père !" Le maître a dit quelque chose de bon, mais en vérité je n'en donne pas cher ! De quelle aide serait-ce pour moi si j'avais un frère qui serait un homme riche et que je fusse auprès de lui un homme pauvre ? En quoi cela m'aiderait-il si j'avais un frère qui fût un sage et si j'étais auprès de lui un fou ?
  Je dis quelque chose d'autre qui touche mieux son but : Dieu n'est pas seulement devenu homme il a assumé la nature humaine. Les maîtres pensent généralement que les hommes sont pareils l'un à l'autre dans leur nature humaine. Mais moi j'affirme avec assurance : Tout bien que les saints ont possédé, et Marie, mère de Dieu, et le Christ selon son humanité, est, dans cette nature, aussi mon bien propre ! Maintenant vous pourriez me demander : " Si je possède déjà dans cette nature tout ce que le Christ, selon son humanité, peut m'offrir, d'où vient alors que nous mettons le Christ si haut et l'adorons comme notre Seigneur et notre Dieu ? " Cela vient de ce qu'il a été un messager de Dieu vers nous et nous a apporté notre béatitude : la béatitude qu'il nous a apportée elle était nôtre ! Cependant que le Père engendre le Fils dans son fond le plus intime, jaillit en même temps cette nature. Cette nature une et la même est une chose unique et simple. Ici une détermination peut bien encore y apparaître et s'y attacher : mais ce n'est pas cet Un !
Je dis en outre ceci, et c'est déjà plus difficile. Qui veut demeurer dans cette pure nature, libre de tout ce qui sépare, il faut qu'il se soit dépouillé de toutes les personnes, en sorte qu'il accorde à l'homme qui est au delà de la mer et qu'il n'a jamais vu de ses yeux tout autant de bien qu'à celui qui est près de lui et qui est son meilleur ami. Aussi longtemps que tu accordes encore à ta propre personne plus de bien qu'à cet homme que tu n'as jamais vu, tu es tout à fait sur la mauvaise voie et tu n'as jamais encore, même pas le plus petit instant, jeté un regard dans ce fond simple. Tu as peut-être regardé la vérité comme dans un symbole, dans une pâle image mentale, mais tu n'as jamais possédé le meilleur ! - Secondement il faut que tu aies le coeur pur. Seul est pur le coeur qui a réduit à néant tout le créé. - Et troisièmement il faut que tu sois devenu affranchi du « Non » [Nicht]. On dispute sur ce qui brûle dans l'enfer. Les maîtres répondent unanimement : c'est la volonté propre. Mais j'affirme : c'est le « non » qui brûle dans l'enfer. Prenons une comparaison ! Supposons qu'on prenne un charbon brûlant et qu'on le pose sur ma main. Si je disais alors que le charbon brûle ma main, je lui ferais un grand tort. Si je dois désigner véritablement ce qui me brûle : c'est le « non » qui le fait ! Parce que le charbon a en lui quelque chose que ma main n'a pas [nicht]. Voyez c'est justement ce « ne pas » qui me brûle. Mais si ma main avait en elle tout ce que le charbon est et ce qu'il accomplit, elle aurait absolument la nature du feu. Si alors on prenait tout le feu qui a jamais brûlé et si on le versait sur ma main, il ne pourrait me faire du mal. De la même manière j'affirme : En tant que Dieu et tous ceux qui contemplent Dieu en pleine béatitude ont en soi quelque chose que n'ont pas ceux qui sont séparés de Dieu : ce "ne pas" seul tourmente plus les âmes qui sont dans l'enfer que la volonté propre ou un feu quelconque. Dans la mesure où « ne pas » tient à toi, tu es imparfait. C'est pourquoi si vous voulez être parfaits il faut que vous soyez libérés de tout "ne pas !".
  En outre, la parole que j'ai lue dit : « Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde. » Vous ne devez pas comprendre cela du monde extérieur, comme, par exemple, qu'il mangeait et buvait comme nous : vous devez le comprendre du monde intérieur ! Aussi vrai que le Père engendre le Fils de son unique nature divine, aussi vrai l'engendre-t-il au plus intime de l'esprit ! Et cela est le monde intérieur. Ici le fond de Dieu est mon fond et mon fond le fond de Dieu, ici je vis de ce qui m'est propre, comme Dieu vit de ce qui lui est propre ! Qui a jeté un regard, ne serait-ce qu'un instant, dans ce fond, mille ducats d'or rouge frappé sont pour lui comme un heller faux. C'est de ce fond le plus intérieur que tu dois faire toutes tes oeuvres, sans un pourquoi. J'affirme nettement : aussi longtemps que tu accomplis tes oeuvres pour le royaume du ciel, pour Dieu, ou pour ta béatitude, donc de l'extérieur, tu n'es réellement pas sur la bonne voie. On peut bien sans doute le tolérer de ta part, mais ce n'est pas le mieux. Car en vérité ! celui qui s'imagine, dans l'abaissement, la dévotion, les sentiments tendres et les effusions particulières, avoir plus de Dieu qu'au coin du feu ou l'écurie : tu ne fais là rien d'autre que si tu prenais Dieu, lui roulais un manteau autour de la tête et le fourrais sous un banc ! Car qui cherche Dieu sous des formes particulières, il saisit bien cette forme, mais Dieu, qui est caché en elle, lui échappe. Seul celui qui ne cherche Dieu sous aucune forme le saisit comme il est en lui-même. Un tel homme « vit avec le Fils » - et est lui-même la vie. Si on demandait à la vie pendant mille ans : « Pourquoi vis-tu ? », si elle devait du tout répondre, elle dirait seulement : « Je vis pour vivre ! » Cela vient de ce que la vie vit de son propre fond, jaillit de ce qui lui est propre ; c'est pourquoi elle vit sans un pourquoi : elle se vit seulement elle-même ! Et si l'on demandait à un homme véridique, un qui agit de son propre fond : « Pourquoi accomplis-tu tes oeuvres ? » s'il répondait bien il devrait aussi seulement dire : « J'accomplis pour accomplir ! »

  Là où la créature cesse, Dieu commence. Or Dieu ne désire de toi rien tant que ceci : que tu sortes de toi-même, de ta détermination en tant que créature, et laisses Dieu être Dieu en toi. La plus petite image de créature qui se forme en toi est aussi grande que Dieu. Pourquoi ? Elle t'enlève un Dieu entier ! Car au moment où cette image entre en toi, Dieu doit s'effacer avec toute sa divinité. Mais là où cette image s'en va, Dieu entre. Dieu désire si vivement que tu sortes de toi, selon ta détermination en tant que créature, que c'est comme si toute sa béatitude en dépendait. Eh ! cher homme, en quoi cela te fait-il tort si tu permets à Dieu d'être Dieu en toi ? Sors entièrement de ton moi pour l'amour de Dieu, Dieu lui aussi sort entièrement de lui pour l'amour de toi. Quand ces deux sortent, ce qui reste c'est un quelque chose tout à fait simple. Dans cet Un le Père engendre son Fils dans le point de source le plus intérieur : là le Saint- Esprit s'épanouit, et là jaillit aussi en Dieu une volonté, qui appartient à « l'âme ». Aussi longtemps qeu cette volonté se tient hors de tout contact de la part de toutes les créatures et le monde, elle est libre. Le Christ dit : « Personne ne va au ciel que celui qui est venu du ciel. » Toutes choses sont créées de rien, c'est pourquoi leur vraie origine est le rien. Dès que cette noble volonté se tourne vers les créatures, elle s'écoule avec elles dans le rien. Alors se pose la question de savoir si cette volonté s'écoule si complètement qu'elle ne puisse jamais revenir. Les maîtres répondent unanimement qu'elle ne revient pas, en tant qu'elle s'est déjà écoulée avec le temps. Mais je dis : Si cette volonté se détourne, ne serait-ce qu'un instant, d'elle-même, et de tout le créé, pour se retremper dans son origine, elle est dans son vrai caractère, et est libre, et dans cet instant unique tout le temps perdu est récupéré !

  Les gens me disent souvent : « Priez Dieu pour moi ! » Et je pense à part moi : « Pourquoi sortez-vous seulement ? pourquoi ne restez-vous pas en vous-mêmes et ne puisez-vous pas dans votre propre trésor ? Ne portez-vous pas essentiellement toute réalité en vous ? » Que nous restions ainsi en nous - dans l'être, et possédions en propre toute réalité, sans intermédiaire ni distinction, dans une vraie béatitude, qu'à cela Dieu nous aide ! Amen.