Dieu seul DIEU Seul - Pour que Dieu naisse dans l'âme

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Maître Eckhart

De l'accomplissement
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Instruction spirituelle


De l'accomplissement (Luc. 1, 26)

Saint Luc écrit : "Dans le temps, un ange fut envoyé par Dieu, Gabriel." "Je te salue, pleine de grâce, Dieu est avec toi !"

  Quand on me demande : "Pourquoi prions-nous, pourquoi jeûnons-nous, pourquoi faisons-nous toutes les bonnes oeuvres, pourquoi sommes-nous baptisés, pourquoi (ce qui est le plus haut) Dieu est-il devenu homme ?" Je réponds : "Pour que Dieu naisse dans l'âme, et l'âme à son tour en Dieu." C'est pour cela que toute la Bible est écrite, c'est pour cela que Dieu a créé le monde entier, pour que Dieu naisse dans l'âme et l'âme son tour en Dieu. La nature la plus intérieure de tout grain signifie le froment et tout métal signifie l'or, et toute naissance l'homme ! C'est pourquoi un maître dit : "C'est à peine si on trouve un animal qui ne soit de quelque manière une image de l'homme."
Dans le temps. Quand une parole est conçue dans ma raison, elle est d'abord quelque chose de si pur et de si incorporel, elle y est vraiment : parole ! Jusqu'à ce que, au moment où je me la représente, elle devienne quelque chose d'imagé. Et ce n'est qu'en troisième lieu qu'elle est proférée, extérieurement, avec la bouche ; et ce n'est là qu'une manifestation de cette parole intérieure. Ainsi la parole éternelle est également proférée intérieurement, dans le coeur de l'âme, dans ce qu'il y a en elle de plus pur. Mais c'est dans la tête de l'âme, dans la raison, que s'accomplit la naissance. Qui n'aurait de cela rien de plus qu'un pressentiment, une espérance, il voudrait bien savoir comment cette naissance se réalise et ce qui aide à cette réalisation.

  Saint Paul dit : "Quand le temps fut accompli, Dieu envoya son fils." Saint Augustin explique ce qu'est l' "accomplissement [plénitude] du temps" : Là où il n'y a plus de temps, c'est la "plénitude du temps". La journée est remplie quand il n'en reste plus rien. Ceci est certain : que tout temps doit être absent, là où cette naissance doit commencer ! Car il n'y a rien qui l'empêcherait tant que le temps et les créatures. Il n'y a pas de doute que le temps n'a essentiellement rien à faire avec Dieu ni avec l'âme : si l'âme pouvait être touchée par le temps, elle ne serait pas l'âme ; et si Dieu pouvait être touché par le temps, il ne serait pas Dieu. Mais en admettant que le temps ait quelque chose à faire avec l'âme, Dieu ne pourrait jamais naître en elle : pour cela tout temps doit être écarté, ou l'âme doit être soustraite au temps dans ses désirs et ses aspirations.

Un autre sens de l' "accomplissement" [plénitude] du temps". Qui posséderait le talent et la puissance de pouvoir rassembler à nouveau et concentrer en un maintenant présent le temps et tout ce qui s'est passé dans les six mille années et ce qui se passera jusqu'à la fin, cela serait la "plénitude du temps". C'est le maintenant de l'éternité, là où l'âme perçoit toutes choses en Dieu, neuves et fraîches et présentes, avec une jouissance entière, comme je ne l'ai en ce moment que dans un présent sensible. J'ai lu dans un petit livre (de quelqu'un qui était en état de scruter ces choses) que Dieu fait le monde présentement juste comme au premier jour quand il le créa. C'est cela précisément qui constitue sa richesse. L'âme dans lauelle Dieu doit naître, le temps doit lui avoir échappé et elle doit avoir échappé au temps, elle doit prendre son essor et se tenir pfarfaitement immobile dans cette richesse de Dieu : alors il y a une longueur et une largeur qui n'est ni longue ni large ! Alors l'âme connait toutes choses et les connaît dans leur perfection ! quoi qu'écrivent les maîtres sur l'immensité du ciel : la plus petite faculté qu'il y a dans mon âme est plus spacieuse que le vaste ciel. Pour ne rien dire de la raison qi est plus vaste que toute vastitude : dans la tête de l'âme, la raison, je suis tout aussi près d'un endroit qui est à mille lieues au delà de la mer que de l'endroit où je me tiens en ce moment. Dans cette vastitude, cette richesse de Dieu, l'âme connaît tout, rien ne lui échappe et elle n'a plus besoin d'attendre rien.
"L'ange fut envoyé." Les maîtres enseignent que la multitude des anges dépasse tout nombre. Elle est si grande qu'aucun nombre ne peut la saisir ; elle ne peut même pas être pensée ! Pourtant qui saurait appréhender la différence sans nombre ni multiplicité, cent seraient pour lui comme un. Même s'il y avait cent personnes dans la divinité, celui qui saurait saisir la différence sans nombre ni quantité, ne s'aviserait pourtant pas de plus d'un Dieu. Ici s'étonnent des hommes incroyants, et maints chrétiens illettrés, et aussi quelques clercs, n'en savent pas plus là-dessus qu'une pierre : ils prennent les trois Personnes comme ils feraient de trois vaches ou de trois pierres ! Mais qui sait saisir la différence en Dieu sans nombre et quantité, il sait que les trois Personnes sont un Dieu.
Et l'ange est si haut placé : nos meilleurs maîtres enseignent que chacun d'eux a une nature pour soi. Comme s'il y avait un homme qui possédât tout ce que les hommes ont jamais posssédé, possèdent et posséderont en force, en sagesse et en tout, il serait une merveile ; et pourtant il ne serait qu'un homme et se tiendrait encore de beaucoup au-dessous des anges ! Ainsi chaque ange a une nature pour soi et est distinct de l'autre comme un animal d'un autre qui est d'une espèce différente. Dans cette multitude des anges consiste la richesse de Dieu, et qui se représente cette multitude a une idée de ce qu'est la richesse de Dieu ! Ils attestent sa puissance, comme la puissance d'un seigneur est attestée par la multitude de ses chevaliers. C'est pourquoi nous l'appelons le Seigneur des armées. Et tous ces anges innombrables, si sublimes qu'ils puissent être, doivent collaborer et aider quand Dieu naît dans l'âme. Ceci veut dire qu'ils ont du plaisir et de la joie et du ravisssement à cette naissance, mais ils n'ont rien a y faire ! Des êtres créés n'ont absolument rien à faire à cela, Dieu opère seul cette naissance. Les anges n'ont à faire ici qu'un travail servile. Tous ce qui concourt à cette naissance de la part des anges comme de la part des créatures est un "travail servile".

  L'ange s'appelait Gabriel. Il fit ce qu'indique son nom ; il ne s'appelait à proprement parler pas plus Gabriel que Conrad. Personne ne peut savoir le nom de l'ange ; là où il a son nom ne pénétra jamais un maître ni l'esprit humain. Peut-être n'a-t-il pas du tout de nom ! L'âme nom plus n'a aucun nom. De même qu'on ne peut trouver pour Dieu un nom qui lui soit propre, on ne peut pas davantage trouver pour l'âme un nom propre, malgré que de gros livres aient été écrits là-dessus ! Mais, en tant qu'elle jette un regard au dehors sur les oeuvres, on lui donne par là un nom. Un charpentier : ce n'est pourtant pas son nom, mais il reçoit ce nom de l'oeuvre dans laquelle il est un maître. Le nom de "Gabriel", il le reçut de l'oeuvre pour laquelle il était un massager. Car Gabriel signifie "force" : dans cette naissance Dieu se manifestait - et se manifeste encore - comme force.