Dieu seul DIEU Seul - Pour DIEU

Dieu seul Dieu le Père Connaitre Dieu Union à Dieu Royaume de Dieu Spiritualité

Saint Bernard

L'amour de Dieu
Degrés d'amour de Dieu
La charité

Du 4è degré de l'amour : L'homme ne s'aime plus lui-même que pour Dieu.

Heureux qui a mérité de s'élever jusqu'au 4è degré. Ta justice, mon Dieu, est semblable aux montagnes de Dieu (Ps, XXXV, 7). Cet amour est un sommet, et la cîme d'une montagne de Dieu,, un mont gras et fertile. Qui gravira le mont du Seigneur ? Qui me donnera les ailes de la colombe pour que je m'envole et me repose (Ps, LIV, 7) ? C'est un lieu établi dans la paix, et une demeure dans Sion. Hélas, mon temps d'exil se prolonge ? Quand est-ce que la chair et le sang, ce vase de boue, cette maison de terre, comprendront ce mystère ? Quand est-ce que l'homme fera cette expérience de s'enivrer d'amour divin, de s'oublier lui-même, de ne plus se tenir que pour un vase mis au rebut ? Quand l'âme se jettera-t-elle toute en Dieu, pour s'unir à lui, ne faire plus qu'un avec lui, et s'écrier : Ma chair et mon coeur se sont anéantis, Dieu est la part de mon coeur pour l'éternité (Ps, LXXII, 26) ! Je proclamerai saint et bienheureux celui auquel il aura été donné d'éprouver quelque chose de semblable dès cette vie mortelle, fût-ce à de rares intervalles, ou même une seule fois et encore à la dérobée, l'espace d'un instant unique. Car c'est déjà vivre au ciel et ne plus sentir humainement, que de se perdre en quelque sorte, comme si l'on n'existait plus, de ne plus avoir de sentiment de soi et d'être vidé de soi-même, presque annulé. Mais lorsqu'un mortel est admis à cette extase, par moments, je l'ai dit, et de façon passagère, il s'attire aussitôt la jalousie du monde pécheur ; la malice du jour le trouble, le corps de mort pèse sur lui, les besoins de la chair le harcèlent, la faiblesse de la nature corrompue lui fait défaut ; et surtout, avec plus de violence encore, la charité fraternelle le rappelle. Hélas ! il est contraint de revenir à lui-même, de retomber dans son ornière, et de s'écrier pitoyablement : "Seigneur, je souffre violence, réponds pour moi" (Isaïe, 38,14). Ou encore : Je suis un malheureux, qui me délivrera de ce corps de mort (Rom.,7,24) ?

  Pourtant, comme l'Ecriture dit que Dieu a fait toutes choses pour lui-même, il viendra un temps où la créature se conformera et s'unira à son Auteur. Il faut donc qu'un jour ou l'autre nous entrions nous aussi dans ce sentiment d'harmonie : puisque Dieu a voulu que tout existe pour lui seul, nous en arriverons à vouloir que ni nous-même, ni aucune autre chose n'ait été ou ne soit sinon pour lui, c'est-à-dire pour que sa volonté soit faite, et non pas pour notre jouissance. Nos besoins assouvis, notre bonheur assuré nous seront moins précieux que l'accomplissement de sa volonté en nous et par nous, tel que nous le demandons chaque jour dans notre prière : "Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel". Quel saint amour ! quel doux sentiment ! Quelle pureté sans tache dans l'intention de la volonté humaine - d'autant plus pure qu'il ne s'y mêle plus rien qui nous soit propre, - d'autant plus douce qu'on ne ressent plus rien qui ne soit divin. Connaître cet état, c'est être déifié. De même qu'une gouttelette d'eau, mêlée à une grande quantité de vin, paraît s'y dissoudre entièrement, au point de prendre la saveur et la couleur du vin ; de même aussi que le fer rouge et brûlant quitte sa forme première pour devenir tout semblable au feu ; de même encore que l'air où se diffuse la lumière du soleil se transforme lui-même en clarté, si bien qu'on le croirait changé en lumière plutôt qu'illuminé : de même, dans les saints, il arrive nécessairement que tout sentiment humain se dissout de façon ineffable et s'écoule dans la seule volonté de Dieu. Sinon, s'il demeurait en l'homme quelque chose de l'homme, comment Dieu serait-il tout en tous ? Certes, la substance restera la même, mais dans une autre forme, une autre gloire, une autre puissance. Quand cela se produira-t-il ? Qui verra ce miracle ? Qui possédera cette grâce ? Quand viendrai-je et paraîtrai-je devant la face de Dieu (Ps, XLI,3) ? Seigneur, mon Dieu, mon coeur t'a parlé, mon visage t'a cherché ; je chercherai, Seigneur, ton visage (Ps, XXVI,8). Crois-tu que je verrai ton sanctuaire ?

  Je crois, pour ma part, que ce commandement : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toutes tes forces ne s'accomplira parfaitement que lorsque le coeur ne sera plus obligé de penser au corps, lorsque l'âme cessera de s'en préoccuper aussi et de lui insuffler la vie et la sensibilité que réclame son état actuel ; délivrée des misères charnelles, la vigueur de l'âme pourra alors s'alimenter à la source de la vigueur divine. Actuellement, il lui est impossible de tourner vers Dieu toutes ses puissances réunies et de les fixer sur la Face divine : elle les en distraira pour les mettre au service de ce corps fragile et vulnérable. L'âme ne peut donc espérer atteindre le quatrième degré de l'amour (ou plutôt être saisie par cet amour) que plus tard, dans un corps spirituel et immortel, un corps intact, paisible, heureux, totalement assujetti à l'esprit. Mais Dieu seul peut donner ce corps à qui il lui plaît, l'industrie de l'homme ne saurait se l'assurer.

  L'âme, donc, parviendra aisément à ce degré suprême lorsqu'aucune misère ne l'arrêtera dans la course rapide et fervente qui la porte vers la joie de son Seigneur. N'admettons-nous pas, toutefois, que les saints martyrs ont obtenu au moins partiellement cette faveur, alors qu'ils étaient encore captifs de leurs corps victorieux ? C'est que leurs âmes étaient intérieurement ravies par une grande force d'amour, qui leur permit d'exposer leurs corps à la souffrance et de mépriser la torture. Mais il est certain que l'atrocité de la douleur physique, sans aller jusqu'à détruire leur sérénité, n'a pas pu ne pas l'altérer.

Après la résurrection