Dieu seul DIEU Seul - La puissance de la volonté

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Maître Eckhart

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Or, en supposant qu'il s'agisse d'un amour de Dieu illusoire, ce n'est pourtant pas là le meilleur aspect de la chose. Car il faut de temps en temps interrompre une telle jubilation pour quelque chose de meilleur dans l'amour : pour faire parfois une oeuvre d'amour, là où on en a justement besoin sur le plan spirituel, mondain, ou même purement corporel. Comme je l'ai déjà dit ailleurs : si quelqu'un était dans le même ravissement qu'autrefois saint Paul et eût connaissance d'un homme malade qui eût besoin qu'il lui donnât une petite soupe, j'estime que ce serait bien mieux que tu quittasses amour et ravissement et servisses Dieu dans un amour plus grand ! On n'a d'ailleurs pas besoin d'avoir peur de s'attirer par là la perte de la grâce. Car ce qu'on abandonne volontairement par amour on le reçoit à nouveau d'autant plus magnifiquement. Comme le dit le Christ : " Quiconque quitte quelque chose pour l'amour de moi il le récupérera au centuple. " C'est ainsi ! ce dont on se dépouille pour l'amour de Dieu - et même si on soupire instamment vers des consolations et des sentiments intérieurs de ce genre, et si on fait pour cela ce qu'on peut, et Dieu ne les donne pas, et si on s'en console et accepte volontiers leur absence pour l'amour de Dieu - en vérité ! il le trouvera en lui tout comme s'il avait conservé ces biens en lieu sûr. Par amour on peut bien renoncer avec confiance à toutes les consolations de l'amour !
  Que l'on doive parfois par amour interrompre de telles effusions de sentiment c'est ce que nous montre le bien-aimé Paul quand il dit : " J'ai désiré de devoir être séparé du Christ pour l'amour de mes frères. " C'est cet aspect de l'amour, et non pas le premier, qu'il a en vue, car de celui-là il ne voudrait pour rien au monde être séparé, ne fût-ce qu'un instant.
Mais tu dois savoir que les amis de Dieu ne sont jamais sans soulagement, car ce que Dieu veut pour eux c'est la plus haute consolation, qu'elle soit réconfortante ou non. Tu dois savoir que rien ne peut échapper à la bonne volonté de Dieu ! Seulement la réceptivité du sentiment est parfois en défaut par rapport à lui et donne lieu à l'illusion que Dieu s'en serait allé. Que dois-tu faire alors ? Exactement la même chose que si tu te sentais dans les plus belles dispositions ! Apprends à faire la même chose quand tu es dans la souffrance la plus cruelle. Il n'y a pas de meilleur conseil pour trouver Dieu que : là où on l'a quitté ! Comme tu te sentais, la dernière fois que tu l'avais, fais de même maintenant, pendant que tu en es privé ! ainsi tu le trouveras. Mais comme je l'ai dit : la bonne volonté ne perd jamais Dieu, elle n'en est, somme toute, jamais privée.

  Beaucoup de gens disent : "Nous avons bonne volonté !" Mais ils n'ont pas la volonté de Dieu ! Ils veulent avoir leur volonté et veulent apprendre à Notre-Seigneur à en agir avec eux de telle ou telle façon. Ce n'est absolument pas de la bonne volonté. C'est auprès de Dieu qu'on doit chercher à découvrir sa plus chère volonté ! Ce que Dieu veut, partout, c'est que nous renoncions au vouloir. Quand saint Paul eut un entretien privé et dialogué avec Notre-Seigneur cela n'aboutit à rien jusqu'à ce qu'il renonçât à sa volonté et dit : " Seigneur que veux-tu que je fasse ? " Alors Notre-Seigneur savait bien ce qu'il devait faire ! De même quand l'ange apparut à Notre-Dame. Tout ce qu'elle avait oncques fait et dit, cela n'aurait jamais fait d'elle la mère de Dieu : mais aussitôt qu'elle renonça à sa volonté, alors sur-le-champ elle devint une vraie mère du Verbe éternel, alors elle conçut Dieu ; il devint son Fils selon la nature. Rien en ce monde ne nous rend vrai homme que le renoncement de la volonté. Sans lui nous n'avons absolument rien à faire avec Dieu. Je le répète : si les choses en venaient au point que nous renonçassions à toute notre volonté et eussions le courage de nous dépouiller, extérieurement et intérieurement, de toutes choses, nous aurions créé le monde, et non pas lui. De telles gens, on en trouve peu.
  Qu'ils en soient conscients ou non, ceux qui ne pensent jamais qu'au "sentiment intérieur" et à de grandes "expériences" et ne veulent avoir que ce côté agréable : c'est là de l'égoïsme, rien de plus ! Tu devrais te donner à Dieu d'une façon plus entière. Et, là, ne te soucie pas de savoir ce qu'il se met à faire avec sa propriété ! Il y a des milliers d'hommes, qui sont morts et au ciel, qui ne sont jamais sortis complètement de leur volonté. Ceci seulement serait une volonté parfaite et vraie que l'on se mît entièrment dans la volonté de Dieu et que l'on se tînt pur de tout amour-propre. Plus on s'est avancé loin sur cette voie plus on s'est incorporé Dieu. Oui ! un Ave Maria prononcé dans cette disposition est plus profitable que mille psautiers lus sans elle, un pas en elle est meilleur que, sans elle, une traversée au delà de la mer.
  L'homme qui se serait ainsi entièrement évadé de lui-même, en vérité, il serait si complètement établi en Dieu que si on voulait le toucher il faudrait d'abord toucher Dieu : Dieu l'entoure comme mon capuchon entoure ma tête, et qui voudrait me saisir il faudrait d'abord qu'il touche mon vêtement. Ou une autre comparaison. Si je bois il faut d'abord que la boisson aille sur ma langue, où elle reçoit son goût. Si la langue est revêtue d'amertume, alors le vin a beau être aussi doux qu'on voudra, il faudra qu'il devienne amer sur le chemin par où il m'arrive. De même un homme dépouillé de son moi serait enveloppé par Dieu de telle manière que les créatures toutes ensemble seraient incapables de le toucher, à moins de toucher Dieu d'abord : ce qui devrait arriver jusqu'à lui, il faudrait que cela passe par Dieu, là elle prend son goût et devient participante à la nature divine. C'est pourquoi si dure que soit une souffrance, si elle vient par la voie qui passe par Dieu, Dieu en souffre en premier lieu. Et je dirai même ceci : devant Dieu aucune souffrance qui nous atteint n'est si petite, un désagrément, une contrariété, que placée en Dieu elle ne le touche d'incomparablement plus près et ne le blesse beaucoup plus cruellement que l'homme. Mais, si Dieu s'en laisse frapper pour quelque avantage qu'il a en vue pour toi, et si tu veux souffrir ce qu'il supporte et qui t'arrive par lui, alors cette souffrance devient d'elle-même conforme à la nature divine, l'abjection et l'amertume deviennent comme le plus doux des délices et la plus épaisse obscurité comme la lumière la plus brillante : tout prend son goût de Dieu et devient divin, c'est d'après son image que se forme tout ce qui peut arriver à cet homme.

  La lumière luit dans les ténèbres, alors on la perçoit. Que doivent donc être pour les gens tant " lumière " que doctrine, sinon quelque chose dont ils se servent. Assis comme ils le sont dans l'obscrurité et dans la peine, on verra ce qu'il en est de leurs illuminations