Dieu seul DIEU Seul

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Maître Eckhart

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Instruction spirituelle

Du serviteur de Dieu
(Matthieu, XXV, 23)

Nous lisons dans le saint Evangile cette parole de Jésus-Christ Notre-Seigneur : "Entre donc, bon et fidèle serviteur, dans la joie de ton Seigneur ! Parce que tu as été fidèle dans les petites choses, je t'établirai sur tout mon bien."
Remarquez bien le qualificatif dont se sert Jésus : " Bon serviteur !" Il a pourtant dit dans un autre évangile à un jeune homme qui lui adressait la parole et l'appelait bon - il lui a pourtant répondu : " Pourquoi m'appelles-tu bon ? Personne n'est bon que Dieu seul !" Et ceci aussi est réellement vrai ! Tout ce qui est créé, en tant que cela se tient sur soi-même, n'est pas "bon" : il n'y a rien de bon que Dieu seul ! Dieu a-t-il donc contredit sa propre parole ? Non, en aucune façon ! Et écoutez comment !
En tant que l'homme se renonce lui-même pour l'amour de Dieu et devient un avec Dieu, il est plus Dieu que créature : quand il s'est entièrement libéré de son moi et n'appartient plus à personne, ne vit plus pour rien que pour Dieu seul, alors il est vraiment par la grâce ce que Dieu est par nature, et Dieu ne connaît en lui aucune espèce de différence entre lui et cet homme. J'ai dit "par la grâce". Dieu est bon et cet homme est bon ; comme Dieu l'est par nature, cet homme est bon par la grâce : la vie et l'être de Dieu sont tout ensemble en lui. C'est pourquoi il l'a appelé "bon"; bon est ce serviteur devant Dieu avec aucune autre bonté que celle que Dieu est lui-même ! J'ai dit dans d'autres occasions que la vie et l'être de Dieu est aussi dans une pierre, un bout de bois ou dans d'autres créatures qui ne sont pourtant pas bienheureuses. Mais dans ce serviteur Dieu est d'une autre façon par laquelle ce serviteur est bienheureux et bon. Car il est en lui pour sa propre joie : il vit en lui et par lui d'une façon aussi sainte et consciente qu'en lui et par lui-même. C'est par là que ce serviteur est saint et bon ; et c'est en ce sens que Jésus-Christ dit : "Bon et fidèle serviteur entre dans la joie de ton Seigneur !"
Dans quelle mesure ce serviteur est bon, je viens donc de l'exposer de quelque manière : je me tourne maintenant vers sa fidélité : "Parce que tu as été fidèle dans les petites choses, je vais t'établir sur tout mon bien !" Eh bien donc, quelles sont "les petites choses" dans lesquelles ce serviteur a été fidèle ? Tout ce que Dieu a créé dans le ciel et sur la terre, tout ce qu'il n'est pas lui-même, c'est une petite chose par rapport à lui. Dans tout cela le bon serviteur a été fidèle. Dans quelle mesure, c'est ce que vous devez maintenant entendre ! Dieu a placé ce serviteur à mi-chemin entre le temps et l'éternité : il n'était lié à aucun des deux, mais il était libre en vertu de sa raison et en vertu de sa volonté ! Il le confirme aussi dans l'épreuve de ses rapports avec les choses : avec sa raison, il s'avança au delà de toutes les choses que Dieu a créées, avec sa volonté, il renonça à toutes choses et même à lui-même, bref à tout ce que Dieu a créé, à tout ce qu'il n'est pas lui-même. Dans sa raison, il porta ces choses vers le ciel et honora Dieu en elles et les confia à Dieu dans sa nature insondable ; et pareillement lui-même en tant qu'être créé. Là il laissa son moi et toutes choses, en sorte qu'il ne toucha plus ni cela ni aucune autre chose créée avec sa volonté également créée.
En vérité ! en chaque homme qui serait ainsi fidèle, Dieu éprouverait en lui une joie si indiciblement grande que, si on voulait la lui prendre, on lui prendrait sa vie, son être et toute sa divinité ! Mais je dis encore davantage : Ne vous effrayez pas ! Car cette joie est près de vous et est en vous. Il n'y a personne parmi vous de si non préparé, de si non exercé, de si pauvre en jugement ou de si éloigné qu'il ne puisse trouver cette joie en lui, dans sa pleine réalité, comme délices et comme connaissance, avant même que vous ne sortiez de l'église, oui, pendant que je prêche encore; il peut vraiment la trouver en lui-même et l'éprouver et la posséder, aussi vrai que Dieu est Dieu et que je suis un homme ! Soyez-en certains, car c'est vrai, et c'est la vérité elle-même qui le dit. Et je vais vous le prouver avec une histoire qui est écrite dans un des évangiles.
Jésus était assis une fois près d'une fontaine, car il était fatigué. Survint une femme, qui était une Samaritaine, une païenne, et qui portait une cruche et une corde, et voulait puiser de l'eau. Jésus-Christ lui dit : "Femme, donne-moi à boire !" Mais elle lui répondit : "Pourquoi me demandes-tu à boire ? Tu es pourtant un Juif et je suis une Samaritaine : votre race et la nôtre n'ont rien de commun !" Jésus répondit alors : "Si tu savais qui te demande à boire, et si tu connaissais la grâce de Dieu peut-être aurais-tu réclamé de moi à boire, et je t'aurais donné de l'eau vive. Celui qui boit de l'eau que je donne, il n'aura plus jamais soif et de lui jaillira une fontaine de la vie éternelle." La femme fut touchée par les paroles de Jésus, car elle se rapprocha avec curiosité de la fontaine et dit : "Seigneur, donne-moi à boire de cette eau pour que je n'aie jamais soif !" Jésus-Christ lui répondit : "Va chercher ton mari !" "Je n'ai pas de mari", répliqua-t-elle. Alors le Christ dit : "Femme, tu dis vrai :mais tu as eu cinq maris et celui que tu as maintenant il n'est pas ton mari." Alors, elle laissa tomber cruche et corde et cria : "Seigneur qui es-tu ? Il est écrit que quand le Messie viendra (celui qu'on appelle le Christ) il nous apprendra toutes choses et nous annoncera la vérité !" "Femme, répondit Jésus, je le suis, moi qui te parle." Et cette parole remplit tout son coeur. "Seigneur, demanda-t-elle, nos parents ont prié sous les arbres, sur cette montagne, et les vôtres, qui sont Juifs, ont prié dans le temple : lesquels prient Dieu le mieux, et quel est le vrai endroit ? Indique-moi cela !" Alors Notre-Seigneur Jésus-Christ dit : "Femme, le temps va venir, il est déjà venu, où les vrais adorateurs ne prieront plus seulement sur la montagne ou dans le temple, mais ils prient le Père en esprit et en vérité. Car Dieu est un esprit, et qui veut le prier doit le prier en esprit et en vérité. Ce sont de tels adorateurs que cherche le Père !" - Mais la femme fut par là si remplie de Dieu, qu'elle déborda et surabonda de la plénitude de Dieu et se mit à prêcher et à appeler à haute voix, et toutes les choses qu'elle ne voyait qu'avec les yeux elle voulut les appeler à Dieu et les remplir de Dieu comme elle en était elle-même remplie.

Maître Eckhart