Dieu seul DIEU Seul - Autres peines et angoisses de la volonté

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Saint Jean de Croix

La vive Flamme d'Amour
Oeuvres mystiques
Sept péchés capitaux
Purification du sens
Se confier à Dieu
Avantages pour l'âme
Purification de l'esprit
Imperfections des avancés
Contemplation obscure
Tourments spirituels
Peines et angoisses
Illumination de l'esprit
Explication
D'amour de Dieu
Purgatoire
Effets délicieux
La bienheureuse fortune
Contemplation secrète
L'Echelle secrète


La volonté aussi est plongée dans des peines et des angoisses immenses. Parfois l'âme se sent soudainement comme transpercée par le souvenir des maux qui l'accablent et par l'incertitude de les voir finir. A cette douleur se joint le souvenir de ses prospérités passées. D'ordinaire, en effet, ceux qui entrent dans cette nuit ont beaucoup goûté Dieu et l'ont servi avec une grande fidélité. Ils sont d'autant plus amèrement affligés de se voir exilés de pareils biens et dans l'impossiblité d'y revenir. Job, qui avait expérimenté ce tourment, l'exprime ainsi : « Moi qui étais autrefois dans l'opulence, je me suis vu tout d'un coup brisé. Dieu m'a pris la tête et me l'a broyée. Il a fait de moi une cible pour ses traits ; il m'a environné de ses lances, il m'en a percé les reins sans m'épargner ; il a répandu mes entrailles sur la terre. Il m'a fait plaie sur plaie, il s'est jeté sur moi comme un géant. J'ai cousu un cilice sur ma peau, j'ai couvert ma chair de cendre. Mon visage s'est enflé à force de larmes et mes paupières se sont gonflées » (Jb 16,12-16).
Si excessif sont les tourments de cette nuit, si grand en est le nombre, si nombreux aussi sont les textes de l'Ecriture qui en font la peinture, que le temps et les forces manqueraient pour les rapporter tous. D'ailleurs tout ce qu'on en peut dire restera toujours au-dessous de la vérité. Les textes déjà cités permettent cependant d'en entrevoir quelque chose.
  Pour en finir avec l'explication du vers qui nous occupe, et pour donner un peu plus de lumière sur ce qui se passe dans l'âme durant cette nuit, je dirai ce qu'en pensait Jérémie, qui s'étend au long sur ce sujet dans ses Lamentations. « Je suis un homme qui voit sa pauvreté sous la verge de son indignation. Il m'a conduit et amené dan les ténèbres, et non dans la lumière. Il n'a fait que tourner et retourner sa main contre moi tout le jour. Il a fait vieillir ma peau et ma chair ; il a brisé mes os. Il a bâti un mur tout autour de moi ; il m'a environné de fiel et de douleur. Il m'a placé dans les ténèbres, comme les morts éternels. Il a construit autour de moi, afin de me fermer toute issue ; il a appesanti mes fers. Quans je pousserais vers lui mes cris et mes supplications, il a d'avance rejeté ma prière. Il a fermé mes voies avec des pierres carrées, il a défoncé mes sentiers. Il est devenu pour moi comme un ours qui dresse des embûches, comme un lion qui guette sa proie dans le secret. Il a détruit mes sentiers, il m'a broyé de toutes parets, il m'a plongé dans la désolation. Il a tendu son arc, il a fait de moi une cible pour ses flèches ; il a lancé dans mes reins les filles de son carquois. Je suis devenu la dérision de tout mon peuple, l'objet de ses chansons tout le jour. Il m'a rempli d'amertumes, il m'a enivré d'absinthe. Il a brisé une à une toutes mes dents, il m'a donné de la cendre pour nourriture. Mon âme a été exilée de la paix, j'ai perdu le souvenir des biens ; et j'ai dit : ma fin est venue, l'espérance que j'avais mise dans le Seigneur n'est plus. Souviens-toi de ma pauvreté et de mon délaissement, de l'absinthe et du fiel dont j'ai été abreuvé. Je repasserai toutes ces choses dans ma mémoire, et mon âme se desséchera au-dedans de moi-même » (Lm 3,1-20).
  Telles sont les plaintes qu'exhale Jérémie au milieu de ses douleurs et de ses tourments. Il y dépeint au vif les souffrances auxquelles l'âme est en proie dans cette purification et au milieu de cette nuit spirituelle. On le voit, elle mérite une compassion profonde, l'âme que Dieu introduit dans cette orageuse et effroyable nuit. Il est vrai qu'elle est très heureusement partagée, puisqu'il lui en reviendra d'immenses avantages lorsque, selon l'expression de Job : « Dieu révélera les liens cachés dans la profondeur des ténébres » (Jb 12,22), et que, suivant celle de David, « la lumière sera aussi éclatante que l'obscurité aura été profonde » (Ps 138, 12). Néanmoins à cause des indicibles souffrances auxquelles elle est en proie et de l'incertitude où elle est si elles prendront fin, car, ainsi que le dit le même prophète, elle croit son mal sans remède, à cause de la conviction où elle est que « Dieu l'a reléguée dans les ténèbres comme ceux qui sont morts depuis un siècle ; à cause l'angoisse de son esprit et du trouble de son coeur » (Ps 142,3), elle doit inspirer une immense pitié.   D'autant plus qu'à raison du délaissement où cette nuit obscure la plonge, elle ne trouve de consolation dans aucune doctrine spirituelle, elle ne rencontre d'appui auprès d'aucun maître spirituel. Vous avez beau lui dire et lui répéter qu'elle a beaucoup de raisons de se réjouir, parce que ses peines seront pour elle la source de biens infiniment précieux, elle ne peut ajouter foi à vos paroles. Plongée, enfoncée comme elle l'est dans le sentiment de ses maux et la claire vue de ses misères, il lui semble que, ne connaissant pas e qu'elle voit et ce qu'elle sent, vous ne parlez ainsi que parce que vous ne la comprenez pas. A lieu de la consoler, vos paroles ne font que renouveler sa douleur, car elle est persuadée qu'elles ne remédieront pas à son mal : en quoi elle est dans le vrai. Tant que le Seigneur n'aura pas achevé sa purification par les voies qu'il s'est proposées, toute tentative d'apporter un adoucissement à sa souffrance restera sans résultat. De fait, cette âme est aussi impuissante que le serait un prisonnier jeté pieds et mains liés dans une basse-fosse obscure, ne pouvant ni voir ni bouger, ni recevoir aucune assistance, soit d'en haut, soit d'en bas.

  Elle demeurera en cet état jusqu'à ce que son esprit soit assoupli, humilié, purifié, jusqu'à ce qu'il soit devenu assez subtil, assez simple, assez dégagé, pour ne faire qu'un avec l'esprit de Dieu, selon le degré d'union d'amour dont sa miséricorde a résolu de la gratifier. A proportion de ce degré d'union, la purification sera plus ou moins forte et durera plus ou moins longtemps.

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