Dieu seul DIEU Seul - Tourments spirituels

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Saint Jean de Croix

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Tourments spirituels
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Illumination de l'esprit
Explication
D'amour de Dieu
Purgatoire
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La bienheureuse fortune
Contemplation secrète
L'Echelle secrète


Autres genres de tourments que l'âme endure dans cette nuit

Le troisième genre de tourments que l'âme endure ici vient de la jonction de deux extrêmes : l'élément divin et l'élément humain. L'élément divin, c'est la contemplation purificatrice, et l'élément humain c'est l'âme sur laquelle elle s'exerce. L'élément divin l'investit pour la disposer et la renouveler, en vue de la rendre divine. Il la dépouille de ses affections habituelles et des propriétés du vieil homme, qui se sont unies, collées à elle et lui ont communiqué leu forme. Il met en pièces, il détruit de telle façon, au sein des ténèbres, la substance de son esprit, qu'elle se sent fondre et liquéfier, qu'elle endure une vraie mort spirituelle. On dirait qu'engloutie dans le ventre ténébreux de quelque monstre, elle se sent réduite à rien et comme digérée dans ses entrailles : tourment qui rappelle les angoisses de Jonas dans le ventre du monstre marin (Jon 2,1). Et elle se voit obligée de rester dans ce sépulcre de mort, dans cet abîme ténébreux, jusqu'à l'heure de la résurrection spirituelle.

David décrit cette torture sans nom lorsqu'il dit : " Les douleurs de la mort m'ont environné... Je me suis vu pressé par les douleurs de l'enfer... Dans ma tribulation, j'ai invoqué le Seigneur, j'ai crié vers mon Dieu" (Ps 17, 5-7).
Ce qui torture l'âme le plus douloureusement, c'est qu'il lui semble évident que Dieu l'a rejetée, qu'il l'a prise en horreur, et que c'est pour cela qu'elle est reléguée dans les ténèbres. Cette pensée que Dieu l'a réellement abandonnée lui cause une peine amère. David, qui en avait fait l'expérience, en parle ainsi ; "Je suis comme ceux qui ont été tués, qui dorment dans les sépulcres et dont on ne se souvient plus, parce que sa main les a rejetés. Ils m'ont placé dans un lieu profond, dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort. Ta fureur s'est appesantie sur moi et tu en as fait passer sur moi tous les flots" (Ps, 87, 6-8).
En effet, quand cette contemplation purificatrice fait sentir ses étreintes, c'est véritablement aux douleurs de la mort et aux tortures de l'enfer que l'âme se voit en proie. Elle se sent privée de Dieu, châtiée par Dieu, rejetée de Dieu, objet de colère et d'indignation pour Dieu ; et, ce qui surpasse tout le reste, elle apréhende que cet état ne soit irrévocable, éternel.

En même temps elle se sent abandonnée, méprisée de toutes les créatures, et spécialement de ses amis. "Tu as éloigné de moi ceux que je connaissais", dit encore David, "et ils m'ont eu en abomination" (Ps 87,9). Jonas, qui avai éprouvé toutes ces douleurs corporellement et spirituellement dans le ventre de la baleine, en porte témoignage lorsqu'il dit : "Tu m'as jeté dans les abîmes et jusqu'au coeur de la mer. Les courants m'ont environné... Toutes tes masses d'eau et toutes tes hautes vagues ont passé sur moi. Et j'ai dit : Je suis rejeté de devant tes yeux, et cependant je verrai encore ton temple" (ce qu'il ajoute parce que cette purification a pour but de rendre l'âme capable de voir Dieu). "Les eaux qui m'environnent sont montées jusqu'à mon âme ; l'abîme m'a pressé de toutes parts : l'océan a couvert ma tête. Je suis descendu jusqu'aux fondements des montagnes ; les verrous de la terre m'ont enfermé pour toujours" (Jon 2, 4-7). Par verrous il faut entendre ici les imperfections de l'âme, qui l'empêchent de jouir de la contemplation savoureuse.

  Le quatrième genre de souffrances auquel l'âme est en proie est causé par une autre excellence de cette contemplation obscure, à savoir sa majesté et sa grandeur. Cette excellence produit en l'âme une extrémité contraire ; je veux dire une impression véhémente de pauvreté et de misère, et c'est une des douleurs les plus aigües de cette purification.
L'âme, en effet, éprouve en elle-même un vide immense et l'indigence de trois sortes de biens dont elle a soif : les biens temporels, les biens naturels et les biens spirituels. Elle se voit plongée dans les maux contraires : les imperfecions, les sécheresses, le vide des puissances, l'obscurcissement de l'esprit au sein des ténèbres.
Dieu purifie cette âme selon ce qu'il y a en elle de sensitif et de spirituel, selon ses facultés intérieures et extérieures : il faut donc que ces diverses parties soient plongées dans le vide, l'indigence et l'abandon, il faut que l'âme soit sèche, vide, environnée de ténèbres. La partie sensitive se purifie dans la sécheresse, les puissances dans le vide, et l'esprit dans les ténèbres.

Tout cela, Dieu l'opère par le moyen de cette contemplation obscure. L'âme y endure le vide de ses puissances par la suspension de ses appuis naturels, souffrance pleine d'angoisse, semblable à celle d'une personne suspendue en l'air et à qui l'on ne permettrait pas de respirer. De plus, elle sent que l'on consume, que l'on détruit, que l'on anéantit en elle toutes les affections, toutes les habitudes imparfaites qu'elle a contractées au cours de sa vie entière, et l'action qui s'exerce sur elle peut se comparer à celle du feu purifiant la rouille et l'ordure des métaux. Comme ces habitudes imparfaites sont fortement enracinées en sa substance, elle doit, outre l'indigence, le vide naturel et spirituel, endurer des peines, des tourments des anéantissements intimes, qui réalisent cet oracle d'Ezéchiel : "Rassemblez les os et je les brûlerai dans un brasier ; les chairs seront consumées ; le mélange cuira, et les os seront réduits en poudre" (Ez 24,10). Paroles qui peignent au vif le vide, l'indigence de l'âme sensitive et de l'âme spirituelle. Le prophète ajoute : "Placez le mélange à vide sur les braises, afin qu'il s'échauffe, qu'il se liquéfie comme un métal ; que la scorie s'en dégage, que la rouille soit consumée" (24,11). Représentation fidèle de l'épouvantable tourment qu'endure une âme soumise au feu purifiant de cette contemplation. Le prophète nous fait comprendre que pour voir se dégager et disparaître la scorie des affections dont l'âme est entachée, il faut qu'elle subisse une sorte de destruction, tant ses passions et ses imperfections sont devenues une même chose avec sa substance même.

Tandis que cette âme se purifie dans cette fournaise comme l'or jeté dans le creuset, selon cette parole du Sage : "Dieu les éprouvera comme l'or dans le creuset" (Sg 3,6), l'indigence et l'anéantissement qu'elle endure au fond même de son être sont quelque chose de si terrible qu'elle semble en devoir mourir. Nous pouvons lui appliquer cette clameur que David adressait à Dieu : "Sauve-moi, Seigneur, parce que les eaux ont pénétré jusqu'à mon âme. J'ai enfoncé dans la vase profonde, où il n'y a point de subtance. Je suis tombé au fond de la mer et la tempête m'a englouti. Dans l'excès de mon tourment, j'ai poussé des cris de douleur ; ma gorge s'est desséchée, et mes yeux sont tombés dans la langueur, tandis que j'espérais en mon Dieu (Ps 68, 2-4).
Si Dieu humilie une âme à ce point, ce n'est que pour l'élever ensuite bien haut ; mais il a soin que ces excès de douleur soient courts, autrement l'âme ne tarderait pas à se séparer du corps. Il ne lui envoie que par intervalles ces vues de son intime bassesse, mais elles sont si vives et si pressantes, que l'âme croit voir ouverts devant elle l'enfer et la perdition. On peut dire de ceux qui en sont là qu'ils "descendent vivants en enfer" (Ps 54,16), car les souffrances qu'ils endurent sont de même nature que celles de ce lieu de tourments. Aussi l'âme qui a subi cette purification n'entre pas en purgatoire ou n'y demeure que fort peu. Une heure des tortures que nous décrivons lui est plus avantageuse que plusieurs dans le lieu d'expiation.