Dieu seul DIEU Seul - Contemplation de Dieu

Dieu seul Dieu le Père Connaitre Dieu Union à Dieu Royaume de Dieu Spiritualité

Maître Eckhart

De l'accomplissement
Du détachement
Vie contemplative
Pauvreté en esprit
Des justes
Le juste
Du Fils de Dieu
Livre des consolations
Perfection de l'âme
Union Dieu-âme
Instruction spirituelle


Instruction pour la vie contemplative

Si Dieu a accordé à l'âme une lumière divine c'est pour pouvoir agir avec joie dans sa propre image. Seulement aucune créature ne peut agir au delà de la limite qui lui est fixée par ses aptitudes. Ainsi donc l'âme ne peut pas non plus agir au-dessus d'elle-même avec ce dont Dieu l'a gratifiée comme cadeau de noces dans la forme de son plus haut pouvoir. Quelque divine que soit d'ailleurs cette lumière, elle est pourtant quelque chose de créé : le Créateur est une chose, et cette lumière une autre chose. C'est pourquoi Dieu vient vers l'âme dans l'amour, pour que l'amour l'élève et la mette en état d'agir au-dessus d'elle-même. L'amour n'entre pas en activité là où il ne trouve pas, ou n'instaure pas, ce qui lui est conforme : ce n'est que dans la mesure où Dieu trouve son image dans l'âme qu'il se manifeste. Il faut que l'amour soit sans bornes, alors Dieu peut agir suivant la mesure de l'amour. Même si l'homme vivait mille ans il pourrait encore et toujours progresser dans l'amour. Il en est comme pour le feu : aussi longtemps qu'il trouve du bois il s'élève ; plus le feu est déjà grand et plus le vent souffle fort, plus il s'accroît. Mettons maintenant l'amour à la place du feu et le Saint-Esprit à la place du vent; plus l'amour est grand et plus le Saint-Esprit, sous la forme de la grâce, souffle, plus est menée loin l'oeuvre de la perfection. Pourtant pas en une seule fois, mais peu à peu, par l'accroissement de l'âme. Car si l'homme tout entier prenait feu d'un seul coup, ce ne serait pas bon.
  L'âme devient tellement une avec Dieu que la grâce la rétrécit; elle n'est pas satisfaite avec la grâce, parce qu'elle est quelque chose de créé. L'âme est sous l'empire d'un charme merveilleux, elle ne sait pas qu'elle est, elle se figure qu'elle est Dieu ; tellement elle sort d'elle-même. Pourtant, si loin qu'elle aille hors d'elle-même, elle continue pourtant à exister en tant que créature. Comme quand on verse une goutte d'eau dans un fût de vin; elle n'est pas anéantie ! Si l'âme se regarde elle-même, elle voit l'esprit. Si elle regarde l'ange, elle voit encore l'esprit. Dieu pourtant est si totalement esprit, que vis-à-vis de lui l'esprit et l'ange sont presque quelque chose de corporel. Si quelqu'un peignait en noir le plus haut parmi les séraphins, la ressemblance serait bien plus grande que si on voulait peindre Dieu dans la forme du plus haut des séraphins, ce serait dissemblant au delà de toute mesure !
  Or donc celui qui veut posséder la vie contemplative, il doit être enflammé dans le Saint-Esprit par l'amour le plus brûlant. Plutôt que de commettre sciemment un péché, petit ou grand, il devrait préférer vouloir subir tous les martyres qu'on pourrait imaginer à son intention. Pourrait-on, avec un seul péché véniel, sauver de l'enfer tant d'âmes qu'on ne pourrait les compter, on ne devrait pas les sauver. C'est un tel amour qu'il faut avoir envers Dieu si l'on veut avoir de l'intimité avec lui dans la contemplation ! - Il faut avoir en outre un coeur exempt de soucis. - Et quand on s'y prépare il faut avoir un lieu solitaire où l'on ne soit pas dérangé. - En outre le corps doit être au repos et dégagé de toute occupation, non seulement des mains, mais aussi de la langue et de tous les cinq sens : l'homme ne peut mieux éprouver sa pureté que par le silence. Si par contre le corps n'est pas au repos, on est facilemnt vaincu par la paresse : alors il faut avec une grande tension de l'esprit laisser dominer la raison, portée par l'amour divin.
  Alors on gagnera une libre clairvoyance dans l'inhibition des sens, en sorte qu'on s'élève intérieurement au-dessus de soi-même jusqu'à la merveilleuse sagesse de Dieu - qui pourtant est tout à fait incompréhensible pour toutes les créatures. Il faut s'élever à la hauteur de Dieu ! "L'homme doit s'efforcer de se redresser jusqu'à la hauteur du coeur, par là Dieu est élevé !" Ainsi parle David. Alors la bassesse et la petitesse de toutes les créatures est résorbée dans la hauteur de Dieu.
  De plus, on obtiendra la perfection et la stabilité de l'éternité. Car là il n'y a plus de temps ni d'espace, d'avant ni d'après, mais tout est présentement décidé dans un nouveau, dans un verdoyant "voici que" ! dans lequel mille ans sont aussi courts et aussi rapides qu'un instant.
  On obtiendra en outre une participation à la joie si diverse de l'armée céleste. Tant de joie, seule l'éprouve déjà la reine du ciel, Marie : le reste de l'armée céleste n'aurait-il que la millième partie de sa joie, chacun n'en posséderait pas moins encore beaucoup plus que l'âme n'en a jamais éprouvé. Là chaque esprit se réjouit de la joie de l'autre et en jouit tout autant que de la sienne propre - suivant sa mesure. Chacun dans le royaume céleste a existence, connaissance et sentiment d'amour en Dieu, en soi et en tout autre esprit, qu'il soit ange ou âme. Et quant à la perception discriminative de la façon dont un Dieu est dans les trois Personnes, et les trois Personnes sont un Dieu, ils en ont une joie si indiciblement merveilleuse que toutes leurs aspirations sont satisfaites. Et justement ce dont ils sont pleins, c'est cela qu'ils désirent sans cesse, et ce qu'ils désirent, ils le possèdent continuellement dans un nouveau, verdoyant, joyeux ravissement. Et ils peuvent en parfaite sécurité jouir de cette béatitude dans les siècles des siècles.
  Et ensuite on doit s'avancer et pénétrer jusque dans la vérité : vers l'unité pure qui est Dieu même - sans y chercher le sien ; ainsi on arrive dans d'extraordinaires merveilles. Devant ces merveilles on doit rester interdit, car l'intelligence ne peut tenter de les expliquer. Qui veut néanmoins scruter la merveille de Dieu, il tire facilement sa science - de lui-même !