Dieu seul DIEU Seul

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Maître Eckhart

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Union Dieu-âme
Instruction spirituelle

De la vision de Dieu et de la béatitude

Seigneur, dans ta lumière nous contemplerons la lumière ! dit le roi David

Il est beaucoup question parmi les maîtres de la manière dont l'homme doit contempler Dieu. La doctrine commune est que cela doit arriver "dans la lumière de la gloire". Mais cette façon de voir ne me semble pas inattaquable ni tenable. J'ai exposé, à une occasion précédente, que l'homme possède en lui "une lumière", sa raison agissante : elle doit être la lumière avec laquelle l'homme, parvenu à la béatitude, contemple Dieu; ce qu'ils veulent prouver de la façon suivante : en tant qu'être créé, ce qu'il est après tout, l'homme se trouve dans un état de grande imperfection, en sorte que par nature il ne peut connaître Dieu autrement qu'à la façon de la créature (c'est-à-dire au moyen d'images et de formes, comme je l'ai déjà exposé ailleurs); de soi-même, donc, et simplement avec ce pouvoir naturel, l'âme ne peut en venir là : cela doit bien plutôt se produire par un pouvoir surnaturel, la "lumière de la gloire" justement !
Là-contre tient la conception que je vais maintenant présenter ! Saint Paul dit quelque part : "C'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis !" (Il dit seulement qu'il l'est "par la grâce" ; non pas qu'il est "la grâce" ; ce sont deux choses différentes !) Or c'est une proposition constante que c'est toujours la forme qui donne son essence à la matière. Quant à ce qu'est la grâce les maîtres lui appliquent des déterminations de différentes sortes; pour moi je dis qu'elle est encore autre chose que simplement "une lumière qui s'écoule directement de la nature de Dieu dans l'âme" : elle est pour l'âme une forme surnaturelle, au moyen de laquelle il lui donne une essence surnaturelle. Or, encore que je sois, moi aussi de l'avis -avis que j'ai exprimé- que l'âme, de soi-même, ne peut aller au delà de son activité naturelle, elle le peut pourtant en vertu de la grâce, qui lui a prêté une essence surnaturelle. Seulement vous devez toujours avoir présent à l'esprit que la grâce elle-même ne "produit" rien. Et de même elle soulève l'âme au-dessus de toute activité.
Or, il est vrai que la grâce n'est donnée qu'à l'essence [de l'âme], mais elle est aussi reçue dans les puissances de l'âme. Car si l'âme a du tout quelque chose à faire en l'occurrence, elle a besoin pour cela de la grâce, afin que par son moyen elle aille au delà de son activité propre (comme connaître et aimer).
Quand donc l'âme est encore sur le point de prendre son essor au-dessus d'elle-même et d'entrer dans un néant d'elle-même et de son activité propre, alors elle est "par la grâce". Par contre être soi-même "la grâce", cela signifie que l'âme s'est réellement surmontée et vaincue elle-même et est arrivée de l'autre côté, qu'elle se tient toujours seule dans sa pure absence de détermination et ne connaît absolument qu'elle-même - comme Dieu ! Soyez certain de ceci, aussi vrai que Dieu vit ! tant que l'âme est encore en état de se connaître et de se comporter comme une créature et une chose naturelle, elle n'est jamais devenue delle-même "la grâce" - mais elle peut bien être "par la grâce". Car il faut pour cela que l'âme soit si vide de toute action, aussi bien intérieure qu'extérieure, comme l'est la grâce qui ne connaît pas d'action. - C'est la même chose que ce que saint Jean exprime ainsi : "Il nous est donné grâce sur grâce" c'est-à-dire que l'on serait d'abord "par la grâce" pour ensuite devenir "la grâce" elle-même. La plus haute performance de la grâce est qu'elle mène l'âme dans ce qu'elle est elle-même !
La grâce frustre l'âme de son action propre et elle la frustre aussi de son essence propre ! Dans ce dépassement de soi-même l'âme s'élève au-dessus de la "lumière naturelle", qui seule est le lot de la créature et entre en contact immédiat avec Dieu.
Je crois que maintenant vous me comprenez bien ; je vais discuter une idée de laquelle je n'ai encore rien dit. - Le vénérable Denys a dit une fois : "Dès que Dieu n'est plus pour l'esprit, l'archétype éternel, qui est son origine éternelle, n'est plus non plus pour lui."
J'ai affirmé et je l'affirme encore : Dieu n'a dans l'éternité accompli qu'une oeuvre. Dans cette oeuvre il a - pour lui-même - posé aussi l'âme. Par surcroît néanmoins l'âme est sortie de cet établissement éternel et est devenue un être créé, et est devenue ainsi dissemblable à Dieu et étrangère à sa propre image. Et pourtant c'est elle la première, avec son être-créature, qui a fait "Dieu", en sorte qu'il n'existait pas avant que l'âme ne devînt quelque chose de créé. J'ai dit il y a quelque temps : "Que Dieu soit "Dieu" de cela je suis une cause !" Dieu tient son être de l'âme : qu'il soit la divinité il le tient de lui-même. Car, avant que les créatures n'existassent, Dieu n'était pas non plus Dieu; mais il était bien la divinité, car cela il ne le tient pas de l'âme. Si donc Dieu trouve une âme annihilée - une âme qui (par le moyen de la grâce) est devenue un néant de personnalité et d'action propre, Dieu opère en elle (au delà de toute grâce) son oeuvre éternelle et l'élève par là hors de son existence de créature. Mais par là Dieu s'anéantit lui-même dans l'âme, et ainsi ne subsistent plus ni "Dieu" ni "âme". Soyez persuadés que ceci est ce qui est le plus propre à Dieu ! Si l'âme a atteint l'état où elle est devenue capable de supporter passivement l'action de Dieu, elle est aussi établie dans celui de ne plus avoir de Dieu ! Là elle est de nouveau l'archétype éternel dans lequel Dieu l'a contemplée éternellement, là elle est de nouveau son Verbe éternel, - Quand donc Denys dit : "Dieu n'est plus rien pour l'esprit" il veut dire par là ce que je viens d'exposer. Maintenant on peut demander si l'âme, telle qu'elle est ici, où elle a retrouvé son archétype éternel - si cela est "la lumière" dont parle David "en laquelle elle doit contempler la lumière éternelle" ! Nous répondons : Non ! ce n'est pas avec cette lumière que l'âme doit contempler la lumière éternelle, par laquelle elle doit être bienheureuse ! Car - ainsi parlait le vénérable Denys - même son archétype éternel s'anéantit pour l'esprit. Je vais expliquer cela afin que vous le compreniez exactement. Une fois que l'esprit a pris son essor au-dessus de lui-même, en s'anéantissant en tant que créature et, par là (comme je viens de l'exposer), en se libérant ainsi de Dieu, aussitôt l'âme qui est redevenue son archétype éternel, perce à travers cette sienne image originelle jusqu'à l'essence, en tant que celle-ci se manifeste jusqu'au Père. Ceci est le sens du passage. Et de même, dans l'âme, s'écoulent à nouveau toutes choses dans le Père qui, en tant que commencement de son Verbe éternel, est aussi le commencement de toutes les créatures.

Maître Eckhart